On peut avoir des doutes sur la migration familiale des Momet et Pagot en 1818, car le 19 octobre, la petite Marie Pagot, âgée d'un an décèda à Ceyroux "en la maison qu'elle habitoit" qui semblait être sa résidence habituelle, celle de sa mère, et non celle d'une nourrice qui aurait été citée. Le père ne figure pas parmi les témoins: il était encore à la Chapelle Rablais, où il fit viser son passeport un mois plus tard, le 23 novembre. La mère n'est pas citée, mais le contraire aurait été étonnant, à part quand elles sont directement concernées, accouchement, décès... les femmes sont rarement mentionnées sur les actes d'état civil.
De plus, Jean Momet et Léonarde étaient devenus -modestes- propriétaires à Mourioux, hameau d'Azat, en 1810 alors qu'auparavant, Jean était qualifié de "journalier". Le petit "bordelage", ferme à une vache d'Azat, resta dans la famille jusqu'à leur décès. Auraient-ils tout quitté alors que leur situation matérielle s'améliorait?

Résumons: Jean Momet aurait pu venir accompagné de Léonarde Cadillon et de leur fille Antoinette âgée de 13 ans; Barthélémy Momet aurait pu entraîner, en plus de son épouse Marguerite Cadillon, leur fils Léonard, en âge de commencer son apprentissage comme "poulain", peut être deux filles: Anne, alors âgée de quatorze ans, la plus grande Marguerite qui aurait eu douze ans; la plus petite Marguerite six ans, aurait été trop jeune pour entreprendre un tel voyage. Michel Pagot et Catherine Gavinet auraient laissé à Ceyroux leurs deux petites filles: Catherine de quatre ans et Marie qui décéda en 1818; le petit Léonard Pagot, dix ans, aurait-il été trop jeune?

Maris, femmes et enfants ont-ils été tentés par une migration définitive qui n'eut pas lieu, puisque tous ont terminé leur vie en Creuse, comme nous le verrons plus loin. Avaient-ils vraiment l'intention de changer de mode de vie?

 

Maçons limousins à la Chapelle Rablais / 12
Jean & Barthélémy Momet
et beaucoup d'autres maçons creusois...

Jean et Barthélémy Momet, suite
Plan: les maçons limousins à la Chapelle Rablais
   
  Sur ce site
   

Doc: traces des maçons limousins

Doc: traces de Jean et Barthélémy Momet
   

Voici Jean Momet. Bien sûr, ce n'est pas sa photo, mais celle de l'un de ces Italiens des Apennins au parcours parallèle, maçons et migrants en France. L'épicier du petit village, quand il livrait dans les hameaux reculés, photographiait les paysans, bien calés sur une chaise pour ne pas bouger. Une centaine d'années plus tard, j'ai révélé plus d'un millier de ces plaques de verre, dont la gélatine s'écaillait parfois. Nombre des ces photos se retrouvent encore sur les tombes et permettent de mettre un nom sur un visage. Cet ancêtre à la moustache avantageuse n'a pas été reconnu. Prêtons son portrait à un Creusois, né un siècle avant lui.

Maçons italiens à la 6° page du dossier

Si le portrait de Jean Momet manque, on possède son signalement: à quarante ans: "taille d'un mètre 67 centimètres, cheveux châtains, front rond, sourcils chatains, yeux gris, bouche moyenne, nez moyen, barbe noire, menton rond, visage oval, teint brun, signes particuliers néant"; à quarante six ans: "taille d'un mètre 67 centimètres, cheveux châtains, front étroit, sourcils noires, yeux gris foncé, bouche moienne, nez petit, barbe noire, menton rond, visage ovale, teint blanc, signes particuliers néant". Passeports pour l'intérieur, mairie la Chapelle Rablais

Le maire de Montereau, inspiré par la réputation de mangeurs de châtaignes des Limousins "A l’oie, à l'oie, voilà les plante fougères, voilà les mangeurs de châtaignes !" en a placé dans tout le signalement de Barthélémy, frère cadet de Jean Momet, jusqu'à sa bouche: "taille d'un mètre 70 centimètres, cheveux châtains, front rond, sourcils châtains, yeux bleus, nez ordinaire, bouche châtaigne (bouche moienne sur d'autres actes), barbe châtaigne, menton rond, visage ovale, teint ordinaire, signes particuliers: marqué de petite vérole et ayant une cicatrice à la joue droite", sur un autre acte. Passeports pour l'intérieur, mairie la Chapelle Rablais

Les présentations sont faites. Mais pourquoi s'intéresser particulièrement à Jean et Barthélémy Momet, oubliés de tous depuis bientôt deux siècles? D'abord, parce qu'en suivant les traces des frères Momet, on croise celles d'autres maçons limousins en Brie au temps de Napoléon I°: Jean Couty, Michel Pagot, Jean Baptiste Bidou, Léonard le Roudier, François Dubreuil, Pierre Pradeau, Gaspard François Robinet, Pierre Bougard, François Pety... d'autres encore qui venaient en Brie au printemps et retournaient en Limousin à l'approche de l'hiver, que ce soit à la Chapelle Rablais ou d'autres lieux. Ensuite, parce que je suis loin d'avoir les facultés d'Alain Corbin quand il s'est lancé sur les traces d'un inconnu, pour retrouver le monde de Louis François Pinagot (Flammarion 1998). J'ai choisi les frères Momet car, sur eux, j'avais recueilli de plus de renseignements que sur d'autres maçons migrants de la même époque. Je ne prends la mer que quand la cale est pleine de biscuits. Pas fou !

Doc: traces de la famille Momet

    Léonard, le père
   

1743 naissance aux Souliers, commune de Marsac
1764 mariage à Marsac
1773 / 1776 la Rue, Mourioux
1780 les Combes, Bénévent
1797 Bord, Ceyroux
1799 les Groppes, Mourioux
1804 les Groppes
1806 la Barre Chastelux
1809 décès d'Anne, épouse de Léonard à Vivareix,les Billanges
1813 décès à Vivareix, Billanges

   
Jean
   

1773 naissance à la Rue
1780 les Combes, Bénévent
1797 Bord, Ceyroux
1799 les Groppes, Mourioux
1803 mariage, les Groppes
1804 la Ribère, Mourioux
1810 la Ribière
1810 Azat, Mourioux
1837 donation d'Azat à Antoinette
1837 décès d'Antoinette
1839 décès de Jean à Azat
1854 décès de sa veuve à Azat

   
Barthélémy
   

1776 naissance à la Rue
1780 les Combes, Bénévent
1797 Bord, Ceyroux
1799 les Groppes, Mourioux
1807 la Barre Chastelux
1813 Vivareix, Billanges
1818 janvier: Billanges
1818 décembre: Marsac
1835 Mourioux St Chartier ?
1836 décès à Saint Chartier
1836 sa veuve va chez sa fille à Leychamaud

   
Anne
   
1780 naissance aux Combes, Bénévent
1797 mariage à Bord, Ceyroux
1802 son mari propriétaire fermier aux Groppes
1839 décès aux Groppes, Mourioux

Les guerres sous la Révolution et l'Empire n'ont pas pu le laisser indifférent. Il est possible que Jean ait été conscrit, incorporable en 1793. Ses passeports, plus tardifs, ne mentionnent que "le sieur Jean Momet porteur d'un congé absolu" en 1812 et "il ne fait party d'aucune fonction militaire, et il s'est toujours bien comportés en vret au nette homme" en 1815. Il est vrai qu'à cette époque, il était dans la quarantaine. Le terme "congé absolu" peut s'appliquer aussi bien à l'ordre de démobilisation après service militaire qu'au congé de réforme "constatant que le soldat est atteint d'une infirmité qui le rend impropre au service" Généawiki
Le signalement de Jean Momet, sur ses passeports ne révèle pas d'infirmité, et sa taille le rendait apte au service.

Jean est né sous Louis XV, mort sous Louis Philippe; il a connu la fin de l'Ancien Régime, la Révolution, l'Empire, la Restauration, comme son frère, à quelques années près. A-t'il été sensible aux changements de régime politique qui n'affectaient peut être pas sa vie quotidienne?
Lien externe: un congé absolu reçu en 1750 par un soldat limousin

Son frère cadet s'est marié avant lui. Barthélémy, né en 1776 a épousé Marguerite Cadillon avant 1799, année de la naissance légitime de leur fils Léonard. Il n'avait que vingt trois ans, son épouse un peu plus âgée: vingt sept ans. Jean dut attendre 1803 pour épouser Léonarde Cadillon, deux ans plus jeune que Marguerite. Né en 1773, il avait alors trente ans, Léonarde vingt neuf. Qu'est-ce qui empêcha les deux frères d'épouser les deux soeurs le même jour, comme cela se pratiquait souvent? Pourquoi Jean dut- il attendre la trentaine pour fonder un couple? L'incorporation dans les armées de la Révolution semble un motif possible, et probable. D'autant plus qu'il atteignit l'âge de vingt ans en 1793, au moment exact où l'enrôlement de volontaires ne suffisant pas, fut déclarée une levée en masse de trois cent mille hommes.
Le remplacement par un volontaire -rétribué- était possible. Mais l'état de fortune de la famille Momet ne le permettait certainement pas. Un mariage aurait pourtant évité la conscription...

Voir le paragraphe sur les soldats à la 30° page du dossiers sur les voituriers thiréachiens

Le mariage de Jean Momet en 1803 figure seul sur une page imprimée. Celui de son frère Barthélémy avec Marguerite Cadillon n'a pas été retrouvé, que ce soit dans l'un des villages qu'ils auraient pu fréquenter, comme au chef-lieu de canton, Bénévent l'Abbaye où les mariages devaient être célébrés entre 1° vendémiaire an VII et le 7 thermidor an VIII (22 septembre 1798 et 26 juillet 1800); période possible de leurs noces, puisque leur premier fils connu, Léonard est né à Mourioux le 30 nivôse an VII. Pas de contrat de mariage pour Jean, ni pour Barthélémy chez les notaires qu'ils auraient pu fréquenter, à Ceyroux et Bénévent. Ces contrats sont d'ailleurs plus rares en Creuse qu'en Brie.

Doc: mariages à la Chapelle Rablais 1789 / 1811

Par contre, le mariage de leurs parents, Léonard et Anne Maumet, le 14 février 1764 à Marsac est typique des épousailles creusoises. Leur acte est mêlé à celui d'autres époux, que le curé conclut par "sans avoir découvert ny opposition ny empêchements auxsusdits mariages etc..." commun à tous. A Lourdoueix Saint Pierre, le curé Garnet résume en une demi page à l'écriture fort serrée "tous les mariages célébrés en cette église en l'année mil sept cent vingt pendant le carnaval. J'ay donné la bénédiction nuptiale en présence de leurs parens et amis qui n'ont signé non plus que les parties, à..." s'ensuivent vingt deux couples sans autre précision que leurs noms et prénoms "toutes les formalités bien et dhuement observées." AD 23 Lourdoueix-Saint-Pierre 283Edépôt/GG2 pages 30 & 31

Il est bien spécifié "pendant le carnaval" et non pendant le carême car "le mouvement saisonnier des mariages est conditionné très étroitement par les prescriptions religieuses qui interdisent la célébration des unions pendant les "temps clos" de l'Avent et du Carême... Les rares mariages célébrés de mars à novembre sont le fait de non-migrants, souvent des veufs. En novembre, beaucoup de maçons ne sont pas encore rentrés au pays, ce qui peut amener ceux qui ne migrent pas à attendre la fin de l'hiver pour organiser cette fête de famille. Il faut le temps de conclure les arrangements entre héritiers qui traditionnellement accompagnent la signature des contrats en Haute-Marche. Se marier c'est mettre ses affaires personnelles en ordre mais aussi assurer une main d'oeuvre supplémentaire à l'exploitation familiale pendant la période d'expatriation."
Annie Moulin Les Maçons de la Creuse les origines du mouvement.

Martin Nadaud précise: "Quatre ou cinq semaines après ces préliminaires, le mariage est généralement un fait accompli. Il y a, en quelque sorte, force majeure pour que ces mariages soient rapidement menés. Le mois de mars nous chasse de nos villages; Paris ou d'autres villes nous rappellent pour la construction de leurs maisons. Voilà pourquoi toute union matrimoniale qui ne s'accomplit pas pendant le mois de janvier ou de février est nécessairement remise à l'année suivante."

Les frères Momet épousèrent des soeurs Cadillon. Le père des deux frères Momet avait choisi son épouse dans la même famille, du moins elle portait un nom semblable au sien: le 14 février 1764 à Marsac: "Léonard Maumet, fils de Jean & de feuë Laudie Gavinet avec Anne Catherine, fille légitime de Jean Maumet et de Jeanne Gillé.." AD23 4 E 145/2 L'oncle Mars Maumet, quand il décéda le 20 avril 1806 à Châtelus le Marcheix est dit "veuf de Catherine Maumet"AD23 4E69/8
Dans certains actes, la famille s'appelle Maumet, dans d'autres Maumèt, Maumé, Mammet, Maumeix. Pour simplifier, j'ai choisi Momet, nom figurant sur les passeports de Jean.

Il n'était pas rare que les mariages associent les membres d'une même famille, comme un frère et une soeur qui se marient le même jour: Antoine Delisle, maçon que l'on retrouvera à la Chapelle Rablais, épousa Marie Dézert, le jour même où Jean Dézert, le frère, prenait aussi épouse, le 18 février 1833 à Aulon. AD23 4 E 11/6
Antoine et Binjamin Rouffinet épousérent Marie et Françoise Boucher le même jour, 23 février 1783 à Marsac, tous deux seront maçons à Bréau, en Brie. Pierre et Louis Boucher (frères de Jean qui s'établira à la Chapelle Rablais) se marièrent avec Léonarde et Marguerite Grandpeix en 1809. Les enfants d'Antoinette Momet; Anne et Joseph Halary ont épousé Etienne et Anne Paquet; les soeurs du maçon Michel Pagot, Françoise et Jeanne Pagot épousèrent André et Grégoire Gaulier, le même jour, le 3 janvier 1786 à Marsac.
En Brie, on trouve des descendants de Creusois qui se marient avec des soeurs: Louis Barthélémy Pagot épousa Anne Catherine Julie Cartier en 1840 à St Brice et cinq ans plus tard, Frédéric Isidore Pagot se maria avec Anne Catherine Cartier. (La famille Pagot, comme la famille Vitte, originaires du Limousin firent souche à Provins où existent encore des entreprises à leurs noms).
On pourrait multiplier les exemples, tout en notant que la même pratique se retrouvait aussi chez les paysans de Brie.

"En cas de double mariage, quand deux frères ou deux sœurs se marient le même jour, il est essentiel que les deux jeunes gens, se donnant le bras, entrent en même temps dans l'église. Les deux mariées les suivent en se tenant par la main. Le couple nuptial qui entrerait le premier emporterait tout le bonheur de l'autre." Folklore limousin ed. CPE

Quelquefois, les époux se trouvent dans la même famille recomposée; entendons par là qu'un veuf avec enfant(s) se remarie avec une veuve avec enfant(s). Nous en trouverons des exemples dans une prochaine page.

Ces familles semblent entrer dans la catégorie que sociologues et historiens nomment "autocentrées" où l'on trouve son conjoint, les témoins de mariage, les collègues de travail dans des groupes apparentés ou proches. "Dans une même région, à situation sociale égale, la migration est surtout le fait des familles exocentrées, et que plus la fécondité de ces familles est élevé, plus la migration à longue distance est importante"
Paul-André Rosental, Les sentiers invisibles. Espace, familles et migrations dans la France du 19e siècle
Il semblerait que la plupart des maçons migrants retrouvés en Brie appartenaient à des familles aux liens serrés, donc autocentrées, avec peu d'enfants et pourtant, ils partaient au loin chercher leur subsistance.

Autre singularité des Creusois à la Chapelle Rablais: leur grande mobilité dans leur province d'origine. Les études sur les migrants limousins font ressortir que les petits propriétaires migraient plus facilement que les métayers: les propriétaires des fermes n'auraient pas apprécié que le fermier s'absente au lieu de réserver toute son énergie à la mise en valeur des terres. Ceux qui étaient propriétaires faisaient comme il leur semblait le plus profitable et n'hésitaient pas à quitter leur petite exploitation.

Un petit propriétaire ne change pas d'exploitation et un "colon" ne migre pas: "Jusque vers 1857, le métayer qui émigre constitue une exception même par la suite, les migrations concernent essentiellement les petits propriétaires. En février 1857, le préfet de la Creuse déclare que jamais un métayer n'émigrait avant cette année." Alain Corbin

Pourtant, les maçons de la Chapelle Rablais avaient la bougeotte quand ils étaient cultivateurs en Creuse; ils n'étaient probablement ni propriétaires, ni fermiers "colons". Ou bien ils étaient ouvriers agricoles dans les rares grosses exploitations (au contraire de la Brie où elles sont très fréquentes, d'où le grand nombre de "manouvriers"); en Limousin: "peu de grosses propriétés (le nombre des électeurs censitaires est très faible), donc peu de travail dans ces grandes propriétés pour des manouvriers." Alain Corbin
Ou bien ils suivaient un membre de leur famille qui avait pris une ferme en métayage, ce qui semble le plus probable. Car pendant des années, on voit les jeunes adultes suivre leurs aînés, de village en village. Passez la souris sur la carte ci-dessous pour préciser les parcours de Léonard Momet, le père, Jean, Barthélémy et Anne, ses enfants.

Détaillons ce schéma qui part un peu dans tous les sens. De Léonard, originaire des Souliers, commune de Marsac, et son épouse Anne Catherine, on connaît trois enfants qui sont arrivés à l'âge du mariage: Jean, né en 1773 au village de la Rue, Mourioux, comme Barthélémy en 1776 et Anne naîtra aux Combes, proche de Bénévent l'Abbaye. On les retrouve tous au hameau de Bord (qui faisait alors partie de Ceyroux pour dépendre ensuite de Mourioux) pour le mariage d'Anne à dix sept ans. Deux ans plus tard, ils sont tous aux Groppes, commune de Mourioux. Anne et son époux n'en bougeront plus.

A son mariage avec Léonarde Cadillon, de Bénévent, en 1803, Jean habitait encore aux Groppes, ainsi que son père; de même que son frère en 1805. Aux Groppes résidait même l'oncle Mart ou Mars Maumet, 68 ans. Là, leurs chemins se séparent. Jean réside à la Ribière en 1804, puis il passe de la Ribère à Azat pendant l'année 1810. Quand sa fille Antoinette se mariera, en 1821, le couple résidera aussi à Azat et reprendra les maigres possessions de Jean et Léonarde. Jean, Léonarde, leur fille Antoinette et leur gendre Martial Halary y finiront leurs jours.

Pendant que Jean passe par la Ribière avant de se fixer à Azat, Barthélémy continue à suivre son père. Le village de la Barre à Châstelus le Marcheix où ils laissent des traces en 1806 et 1807, semble être un "nid" de Momet puisqu'en 1806, au décès de l'oncle Mars, déjà repéré aux Groppes, la page du registre contient cette mention: "Léonard Momet, fils de autre Léonard Momet"qui déclare le décès d'un troisième Léonard Momet qui n'est pas le père de Barthélémy, bien vivant.

Que retenir de cet embrouillamini de noms et de lieux? Que les jeunes semblent résider et travailler avec leurs aînés et qu'ils suivent leurs parents dans leurs déplacements. Que ce soit à la génération de Léonard et l'oncle Mars, ou plus tard, celle de Jean et de son frère Barthélémy, les enfants restent près des parents. Par choix, ou plutôt par nécessité.
Les indications sur leurs métiers sont variées: maçon, bien sûr, laboureur, qui n'avait pas en Creuse le sens de riche fermier, comme en Brie, cultivateur, métayer, "colon", journalier locataire, et plusieurs fois journalier... "En Creuse et en Limousin, un colon était un paysan qui payait son propriétaire en nature." "Colon partiaire ou métayer"... Un "Almanach du colon limousin" fut publié de 1876 à 1923.
Il est possible que l'un des membres de la famille ait pris une exploitation comme "colon" et ait réuni toute la famille pour l'exploiter.
Il est aussi possible que les Momet aient loué leurs bras comme "journaliers" chez d'autres paysans, comme le fit Jean, dont la fille de quatre ans décède "en la maison de Léonard Guérin (ou Guerrier)" à la Ribière où Jean est noté "journalier" en 1810. Certains hameaux de Mourioux sont qualifiés de "domaine": François Boucher décède "au lieu du domaine de Lavedraine" en 1818; Léonarde Péty, fille de l'oncle François Péty, meurt "en la maison du domaine de Lavos Vergniaud" en 1824. S'agissait-il d'exploitations de plus grande superficie que les petites fermes à une vache? Ma connaissance de la Creuse n'est pas suffisante pour en juger. Merci pour tout renseignement.

Jean et Barthélémy ont migré comme maçons, et ont laissé de nombreuses traces. Leur père l'avait-il fait avant eux? C'est possible, sans être certain. Léonard a vécu suivant un "calendrier de maçon": il s'est marié en février comme tout le monde, et ses enfants sont tous nés en septembre, leur conception ayant eu lieu au coeur de l'hiver. Comme ceux de Barthélémy. Jean ne devait pas migrer toutes les années puisqu'il était présent mi-octobre 1806 et que Marie Françoise, née en février 1808 révéle sa présence dans la Creuse aux alentours de mai 1807.
Joseph Dupont, mari d'Anne, était "propriétaire fermier" aux Groppes; les dates de naissance de leurs enfants montrent que Joseph ne migrait pas, ils ont tous été conçus au printemps ou pendant l'été.
Toute la famille était peut être réunie pendant la mauvaise saison, mais fortement réduite pendant les mois de limousinage. Ne restaient en Creuse que les anciens, les femmes et les enfants.

D'autres Limousins à la Chapelle Rablais ont eu un parcours aussi mouvementé: Gaspard François Robinet, né en 1790 au Pont de Mourioux se trouve à Bord en 1810, puis à la Bétoullière, la Valodie d'Aulon d'où est originaire son épouse, retour à Bord en 1816 où il est noté "propriétaire", puis "cultivateur colon" à la Valodie en 1821 pour finir en 1867, colon à Pallières, commune de Ceyroux.
François Péty qui voyagera avec Jean Momet n'a que sept ans quand son père ne donne plus signe de vie "décédé à Paris d'après l'attestation des quatre témoins ci après relatés et depuis vingt ans, ils n'ont pas de nouvelles... sans savoir le cartier", huit ans quand il devient orphelin. Il est probable qu'il a été recueilli par son oncle, lui aussi nommé François Péty. On les voit passer de village en village, accompagnés par Martial Pouyaud, gendre de l'oncle. Dans tous les actes du maçon, les témoins ne sont que l'oncle François Pety et son gendre Martial Pouyaud. De Rassoneix, commune de Marsac, on les trouve ensuite à Azat, puis Lavaud Vergnaud, les Forgettes, à nouveau Lavaud Vergaud, la Bétouillère où l'on perd leur trace.
A chaque fois de petits déplacements entre Marsac, Mourioux et Ceyroux, communes limitrophes.

Puis Léonard, son épouse Anne, son fils Barthélémy et sa belle-fille Marguerite rejoignent Vivareix, commune des Billanges, dans une contrée de la Haute Vienne très proche de la Creuse, où la mère de famille décède en 1809. Marguerite y accouche d'une petite Marguerite (ils auront deux filles prénommées Marguerite qui atteindront l'âge adulte) chez ses beaux parents: c'est le grand-père qui déclare la naissance de sa petite-fille, née "en sa maison" alors que le père était "actuellement au Chaingy" Loiret, entre Meung et Orléans. Léonard Momet décédera deux jours après cet accouchement, le 30 décembre 1813, âgé de 75 ans.
Barthélémy est encore aux Billanges en janvier 1818, mais on le retrouve à Marsac, sans plus de précision sur le hameau. En 1835, ou peut être avant, le voici à Mourioux, village de Saint Chartrier où il finira ses jours, une année plus tard. Son épouse suivra sa fille à Leychamaud, commune de Ceyroux où elle décèdera en 1849, à l'âge de 84 ans.

"C'était une singulière destinée que celle des femmes qui épousaient des maçons... il fallait vivre chacun de son côté et souvent jusqu'à l'âge de cinquante ans, à part les intervalles des saisons d'hiver." Martin Nadaud Il arrivait même que le migrant ne revienne qu'au bout de quelques années, comme Martin Nadaud qui resta absent trois ans ou, en Brie, ces maçons de Saint Denis les Rebais qui "restent quelquefois cinq six ans sans retourner" AD77 M 9215
"Ma mère, ma soeur et ma grand-mère devaient à elles trois faire marcher le bien. Ma mère prenait juste un domestique pour faire les foins et les moissons et pour ensemencer. Mais elle labourait, faisait la récolte des raves et des pommes de terre, nettoyait les prés; ma grand mère tenait la maison, faisait le beurre et le fromage. Ma soeur gardait les bêtes." Jeantou, le maçon creusois

S'il arrivait qu'un maçon épouse une Briarde, c'est qu'il avait décidé de rester en Ile de France, nous le verrons plus loin. Les maçons limousins épousaient des filles de Creuse ou de Haute Vienne, qui restaient au village pendant que leur mari partait en Brie.
"Âgé de 25 à 26 ans, le maçon se marie au pays natal, jamais à Paris. La comparaison qu'il peut faire, en ces deux localités, des mœurs de la classe ouvrière lui démontre, en effet, qu'il trouverait difficilement dans une femme parisienne les habitudes de simplicité et d'épargne, l'aptitude pour les travaux des champs et l'énergique volonté qui sont nécessaires pour l'aider à constituer une petite propriété territoriale." Frédéric Le Play, les ouvriers européens...
Il est vrai que la situation d'épouse à tout faire, maison, ménage, garde bébés et garde ancêtres, à quoi s'ajoutaient tous les travaux d'été de la ferme, cette situation ne devait être supportable que par celles qui étaient entourées de femmes ayant la même destinée.
Quelques variantes à la règle "les maris en Brie, les épouses en Limousin": Antoine Delisle, après un veuvage en Creuse, épousa en 1838 la fille du charron de la Chapelle Rablais, épicière cabaretière de son état, elle même veuve avec enfants. En 1861, rien n'allait plus dans le couple, ils vivaient séparés de corps, chacun dans sa maison du village. Au recensement suivant, 1866, figure chez Antoine Delisle "Goût, veuve Mondon, Léonarde, domestique, 48 ans" et son fils Léonard Mondon, 16 ans, maçon. La famille Goût était très proche d'Antoine Delisle: en 1833, Silvain fut témoin à son mariage en Creuse "Silvain Goux, 34 ans, cultivateur au village de la Peyre, le Grand Bourg, cousin germain de l'épouse". Il est fort probable qu'Antoine Delisle connaissait Léonarde Goût, veuve Mondon, depuis sa jeunesse et qu'il avait souhaité qu'elle vienne en Brie, déplacement rendu plus aisé par le chemin de fer. N'était-elle qu'une domestique, peut-on soupçonner un concubinage, puisqu'il vivait séparé de son épouse légitime? Après le décès d'Antoine, en 1866, on ne trouve plus trace de Léonarde Goût, ni de son fils à la Chapelle Rablais.

Depuis 1812, Jean Momet, la quarantaine, voyageait aux mêmes dates que Michel Pagot, la trentaine; le premier était natif de Mourioux, le second de Ceyroux à une demi- lieue de distance. Barthélémy Momet et bien d'autres se sont joints à eux.
En 1818, Jean Momet décide de partir avec sa famille, il passe à la mairie de Mourioux le 2 avril pour faire établir un passeport où figure "homme ayant femme et enfans". Michel Pagot avait déjà fait établir le sien le 30 mars à la mairie de Ceyroux par M. Delage, notaire et maire à l'écriture serrée et bien appuyée. Un petit coup d'oeil sur son passeport montre qu'il a été complété par la même main que celui de Jean Momet, celle de M. Laforge, maire de Mourioux qui a ajouté la même formule, de la même encre: "homme ayant femme et enfans". On peut imaginer ce qu'on veut, mais il semble bien que Jean Momet avait réussi à convaincre son compagnon de tenter la même aventure que lui, avec toute sa famille. Ou peut être était-ce l'inverse: le cousin de Michel, Barthélémy Pagot avait déjà rompu les ponts avec la Creuse: en 1815, il s'était marié avec une Briarde, non loin de Provins. Michel aurait-il eu aussi envie de quitter définitivement le Limousin?
L'année suivante, 1819, Jean incita Barthélémy, son frère qui était déjà venu seul en 1817 et 1818, à venir accompagné de sa famille, une fois de plus: "homme ayant femme et enfants" figure sur les deux passeports.

La mention des enfants sur le passeport était légale, permettant à un fils de bénéficier du sauf-conduit du père sans avoir à payer un nouveau document. Un fils... ou un neveu, comme dut le faire Jean Laroche, qui prit sous son aile son neveu Léonard (voir la 6° page du dossier). Un seul passeport à deux francs pouvait permettre le voyage de plusieurs jeunes sous couvert d'un ancien. Ont-ils fait inscrire cette mention par simple précaution, au cas où...
Cette mention pouvait aussi indiquer que le maçon était marié et père de famille; à rapprocher d'autres passeports où il est noté "garçon" autrement dit célibataire: en 1750, décès de "Jean Cugy, âgé d'environ 35 ans, garçon maçon"; en 1819 "Pety François, garçon, profession de maçon"; en 1771, contrat de mariage de "Barthélémy Valade, garçon majeur, natif du pays de Limoges"...

Quels enfants auraient pu participer au voyage? Jean & Léonarde ont eu trois filles aux prénoms fluctuants, l'une nommée Marie à sa naissance en 1806 puis Jeanne à son décès en 1810. La même année décéda aussi Françoise, née trois ans plus tôt. Seule Antoinette, née en 1804 a atteint l'âge du mariage. En 1818, elle aurait eu quatorze ans.

Quatre enfants de Barthélémy sont connus: Anne, née en 1805, qui se mariera en 1847; deux autres filles qu'ils prénommèrent Marguerite, comme leur mère, habitude limousine; l'une née en 1807, l'autre en 1813, qui se marièrent toutes deux. La plus jeune n'avait que six ans quand son père sollicita un passeport familial. Leur fils Léonard devint aussi maçon; né en 1799, il avait grandement l'âge pour partir en apprentissage, comme "poulain" de son père et, probablement est-il venu à la Chapelle Rablais à cette époque, mais n'a pas laissé de traces.

Du côté Pagot, Michel et son épouse Catherine Gavinet perdirent une petite Marie de cinq mois, en 1807. En 1818, la famille se composait de Léonard, né en 1808, Catherine en 1814 et Marie née en décembre 1817. Les deux filles étaient bien trop jeunes pour un tel voyage.
Peut être avaient-elles été laissées en nourrice si leurs parents tentèrent le voyage; car la mise en nourrice était chose fort fréquente, voici deux cents ans, même dans les classes de population les plus modestes. A la Chapelle Rablais s'était développée une "industrie" du poupon, dépendant de bureaux des nourrices de Paris, avec un réseau de recommandaresses, meneurs... prenant en pension des "Petits Paris" qui y mouraient en grand nombre.

Doc: liste des Petits Paris et enfants morts en nourrice à la Chapelle Rablais

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pour leur légende.

La plupart des migrations avec épouse auront lieu bien après le premier Empire, plutôt à l'époque de Napoléon III: "Autrefois le maçon partait à vingt ans et revenait à quarante; il reparaissait chez lui au moins tous les deux ans et retrouvait sa maison ouverte; aujourd'hui il part à quinze ans et revient à soixante. Il reparaît tous les cinq ans, et quelquefois seulement tous les dix ans; sa femme le suit et lui donne d'excellentes raisons pour ajourner son retour: car elle travaille à la couture, au blanchissage, c'est-à dire aux industries que favorise l'hiver."
Bandy de Nalèche Les maçons de la Creuse 1859

On peut trouver quelques exemples de femmes ayant choisi la migration vers l'Ile de France, avant même le XIX° siècle, comme les soeurs Françoise et Silvaine Roucillat qui s'établirent à Château Landon en 1794 avec leurs époux Jean Grandvergne et Jean Michaud, tous de Glénic, Creuse; ou Marie Gaudoin de Dun le Palestel qui suivit son frère Silvain à Château Renard, où elle trouva son époux en 1780.
Source: Migrants de la Marche et du Limousin partis vers le Gâtinais.

Si en 1818, la mention "ayant femme et enfans" figure sur le document au départ de la Creuse, à Ceyroux et Mourioux, en 1819, c'est depuis la Chapelle Rablais que repartent Jean et Barthélémy Momet, "ayant femme et enfants", le 22 novembre, à la même date que Michel Pagot. (à noter en passant, que Denis Toussaint Félix, maire de la Chapelle Rablais écrivait "enfants" à la mode du XIX° siècle alors que son collègue de Mourioux, M. Laforge, avait gardé l'orthographe du siècle passé où la pluriel d'enfant s'écrivait encore "enfans".) Le maire de la Chapelle Rablais aurait-il fait figurer la mention "avec femme et enfants" s'ils n'avaient pas été présents en Brie? Ou bien, autre hypothèse: très souvent, les officiers municipaux recopiaient textuellement le contenu des anciens passeports, et cette mention figurait sur celui de Jean Momet qu'il déposa en mairie de la Chapelle Rablais pour en avoir un nouveau. Cette mention ne figure que sur la feuille du passeport des frères Momet et non sur le talon, conservé en mairie; elle figurait peut être sur celui de leur compagnon qui n'a pas été déposé à la Chapelle Rablais, puisqu'il n'y est plus retourné.

Il faudait imaginer la petite troupe coupant au plus court pour effectuer les trois cent cinquante kilomètres qui séparent le canton de Bénévent de celui de Nangis, au moins cinq jours d'une marche forcée épuisante, comme en témoigne Martin Nadaud, âgé de quinze ans en mars 1830 : "Je me trouvais, à la chute de la journée, avoir fait quinze lieues pour cette première étape... Cette marche était d'autant plus pénible que, de temps à autre, nous nous enfoncions dans l'eau et dans la boue jusqu'aux chevilles; l'eau clapotait dans nos souliers, ce qui ne contribuait pas peu à nous rendre la traversée très désagréable. Le plus ennuyeux pour nous, les jeunes, c'était de voir les vieux filer sans pouvoir les suivre. Soumettre des enfants de treize à quatorze ans à de si dures épreuves me sembleraient aujourd'hui de la dernière cruauté."