Les voituriers par terre /19
Travail, salaire

Ce bail de fermage de la ferme du Mée, à Saints, appartenant à la famille de l'ancien curé de la Chapelle Rablais, semble tout droit sorti du Moyen Age: "Louée à Charles Henry Sassinot et Marie Poteau, sa femme, moyennant 2.150 livres en deniers, en trois payements, 8 fromages à la crême et au grand moule; un jambon de derrière; un septier d'orge, mesure de Coulommiers." Quelques années plus tard, le bail est confirmé, en y ajoutant: "2 fromages, 2 paires de chapons, 1 paire de canards, 8 boisseaux d'orge, 30 livres de beurre, 12 livres de laine, 2 voitures de fumier, 3 voyages du Mée à Coulommiers à ma volonté."

En fait, le premier bail a été signé en 1792, sous la Révolution française et le second en 1805, sous Napoléon. Le livre de raison d'Antoine Fare Huvier 1755/1836 montre qu'en 1835, sous Louis Philippe, la pratique du paiement en nature, en plus du numéraire, avait toujours cours: le bail pour le lot de la Trinité, "scis ès environs de Limosin, de 10 arpents 42 perches de terre labourable et 182 perches de pré" 232 livres 10 sols en 1791, a été renouvelé en 1835 moyennant : "205 francs, deux paires de chapons, deux paires de poulets, un cent d'oeufs, 5 boisseaux d'avoine, 10 livres de porc frais à la St Martin; 205 francs à Pâques." AD77 195 J 18

Doc: le livre de raison d'Antoine Fare Huvier

Aux Ecrennes, le 6 thermidor an VIII, le fermier de la ferme de la Glasière paiera ses moissonneurs en mesures de blé:
"Ledit citoyen Aumaistre promet et s'oblige de livrer auxdits soyeurs la quantité de quatre boisseaux et demi de gorge (?) de froment mesure comble du marché de Melun, par chaque arpent qui seront soyés, de leur faire ladite livraison audit lieu de la glasière au fur et mesure du battage qui se fera desdits grains et quand lesdits soyeux le requiéreront.
Indépendamment de ladite livraison la soupe sera trempée auxdits moissonneurs pendant le soyage des bleds, et durant le ramassage des avoines ils seront nourris par et aux dépens dudit Aumaistre." AD77 227 E 104 n° 163

Voir le chapitre: les moissonneurs migrants

Le 22 prairial an IX, Anne Marie Martin, veuve de Jean Prieux demeurant à la Borde, commune de Châtillon la Borde commande à Etienne Labarre, marchand de bois au Châtelet en Brie, que nous retrouverons plus loin, "cinq mille six cents mètres trois cent quarante cinq mm -mille neuf cent toises de six pieds chacune, ancienne mesure- de bois propre à la fabrication de sabots, provenant de la vente de Richebourg près Villefermoy" d'une valeur de 40 centimes chaque mesure d'une toise de 6 pieds, soit un total de 1.160 francs en trois termes de 386,67 F. En plus du numéraire à venir et d'une prise d'hypothèque sur la maison, Etienne Labarre échange "un cent de bourrées de bois à charbon pour le prix desquelles, ladite acquéreure promet et s'oblige de livrer audit citoyen Labarre d'ici au premier nivôse prochain deux douzaines de paires de sabots de bonne qualité loyale et marchande..." minutes du notaire Pinault AD 77 227 E 105 f ° 159
Le troc fagots/sabots est évalué dans l'acte à neuf francs, ce qui met la bourrée à 9 centimes et la paire de sabots à 37 centimes 1/2

Revenons aux voituriers thiérachiens, dans quelques documents, on trouve trace de fourniture en nature, mais la plupart du temps, ils sont payés en numéraire. Dans l'inventaire des biens de Marie Anne Bony, veuve de voiturier et future épouse d'un autre, on trouve: "Plus au citoyen Préau demeurant à Montereau pour graisse dix neuf francs soixante dix centimes 19,70 F". Pierre Nicolas Préau était un marchand de bois qui, d'ailleurs, devait 48 francs à Marie Anne Bony, voiturière. Il avait fourni la graisse (à essieux) mais, au moment des comptes, rappelait qu'elle n'était pas gratuite.
A Montargis, le journal du chirurgien Paul Simon Charles Meneau renferme des pages se rapportant au travail de groupes de Thiérachiens, qualifiés de Luxembourgeois, au fin fond de la forêt. Régulièrement, le marchand de bois ou son garde-vente (deux écritures différentes dans le carnet de comptes et une autre pour le chirurgien) versait des avances en argent aux voituriers. Il réglait aussi les frais: les lettres de voiture "Réglé et compté des feuilles de voiture faite par Mimy jusqu'audit jour... ", les frais d'écluse sur le canal: 12 ou 13 sols à Jean Martin, l'éclusier, qui servait à l'occasion de relais pour les voituriers. Le marchand de bois (M. Blesson?) payait aussi nourriture et entretien: "donné au boulangé despois pour Mimy 24 £ivres... donné au maréchal de Cepoy pour Nicolas de Lime plus pour Mimy essieu 6 £... donné au père Nicolas huit boiseau de blée à 33 sols le boisseau... donné à Nicolas de Lime 24 £ plus pour 18 boisseaux d'avoine à 16 sols: 14 £ 8 sols. Donné à George 30 £ plus vingt quatre boisseaux d'avoine.. 19£. Donné à Pascal 24 £ donné dix huit boisseaux d'avoine 14 £ 8 sols..."

Paragraphe sur les voituriers de Montargis au chapitre 15: "dans les forêts d'Ile de France"

Un petit dessin valant mieux qu'un long discours, voici pour les années 1766/1767, ce que le marchand de bois a donné à ses groupes de voituriers: petits acomptes, suivis du solde (les petites et grandes colonnes du graphique), mais aussi les frais d'écluse (puces bleues), de maréchal ferrant (rouge), la fourniture de blé ou le paiement du boulanger (vert), d'avoine (jaune). La dépense, pour cette longue saison de débardage, monte à plus de trois mille livres, sans compter "le pour boire donné aux Thiérachiens" de 24 livres. A part pendant l'été 1766, les Luxembourgeois ont travaillé en toutes saisons. Au moins quatre équipes payées séparément travaillaient dans le même bois, peut être pour faire jouer la concurrence, comme le préconisait la Maison Rustique en 1835: "Il faut encore moins traiter avec une seule bande; on détruirait ainsi tout genre d'émulation pour la propreté et la perfection..."
Arnoux de Lesse a perçu 534 livres; Mimy: 795 £; Nicolas de Lime: 1133 £, Saint George: 259 £. On voit aussi passer Jacques Lallemand qui n'est signalé que d'avril à juin 1766 et qui perçoit 84 £. A la fin de l'automne, des voituriers quittent le chantier: trois "Gofiné" avec 354 £, le père Mathieu qui part avec 132 £. Georges Pascal arrive à l'été suivant et ne laisse plus de traces à l'automne, pourtant il a touché 296 livres, dont un louis (valeur de 30 livres): "M. Blesson a donné à Pascal un louis et moy huit boiseau davoine à seize sout le boiseau"; certainement le "pour boire aux thiérachiens" que le marchand de bois donne à chaque fin de saison.

Le carnet de Montargis note le "marché fait avec Nicolas Delime, Arnoux de Lesse, Jean Hadoux, Jacques Couvreux et Jacques Resselle tous voituriers en chariot du pays de Luxembourg pour la voiturent des bois de charpente des ventes de la forêt de Montargis ... et bois de cordes de la vente du Carteux..."
Pas de mention d'un contrat écrit, d'un acte notarié comme cela se faisait si souvent, simplement un marché de gré à gré "tope-là!"
AD77 1197 F 8 page 71

Les voituriers étaient payés, en espèces, au volume transporté, et suivant la distance: "Le bois de corde du Carteux restant dans laditte vente à trois livres dix sols la corde, et les bois de charpente à 18 livres le cent réduit et fourny. Et les bois de charpente des ventes du Gascon, Vallées Rondes, Marchais Blanc à 24 livres le cent aussy réduit et fourny ..." La corde de bois équivalait à environ quatre stères, variable suivant les régions (voir la page sur les chariots). Les "ventes" étaient plus ou moins éloignées du canal; on retrouve sur la carte IGN le lieu-dit Carreteux à 3,6 kms à vol d'oiseau, Gascon et les Vallées Rondes à 4,7 kms et Marchais Blanc à 5,7 kms; d'où les différences de prix.

Quelques exemples en forêt de Villefermoy, glanés dans les inventaires après décès, ou les rapports de police, car aucun contrat ou même marché n'a été découvert chez les notaires:

Dans l'inventaire après décès de Thomas Nival 1805, des Montils à Montereau (12 kms à vol d'oiseau), hélas, sans indication de quantité: "par le citoyen Préau marchand de bois à Montereau... quarante huit francs pour charriage de bois."

De Frévent à Montereau (11 kms) , sous la Révolution, par un marché révélé par un trafic de bois:
"Un homme à lui inconnu, court de taille qui s'est dit nommé Roussel et demeurer à Boulain ou aux environs de Boulain, lequel lui a offert une corde de bois à acheter, qu'il est convenu avec lui du prix de quatorze livres pour la corde, outre les frais de transport... il avoit aussy acheté chez le nommé Roussel manouvrier demeurant à Frévan, trois cordes de bois, ledit sieur Lauchain est convenu avec lui Limosin de prix, à raison de sept livres dix sols pour lui amener cejour d'huy à Montereau lesdites trois cordes de bois ..." AD77 L 396 n°38
Et aussi, depuis "Rayonnerie paroisse de Boulain" jusqu'à l'auberge du citoyen Bertin à Montereau (7,5 kms): "...quatre cordes de bois moyennant le prix de dix sept livres la cordes et sept livres pour le transport de chaque voiture." AD77 L 396 n°36

Des Trois Chevaux à Barbeau (10 kms), inventaire après décès de Louis Nicolas Dupin: "Du citoyen Champagne, marchand de bois à Montereau... pour charrois de bois savoir quatorze cordes de grands bois rendus au port de Barbeau à raison de quatorze francs la corde et dix huit pièces de bois de charpente à raison de 60 francs le cent, que sur cette somme, ledit Dupin a reçu du citoyen Magnian garde vente du citoyen Champagne 30 francs et 20 francs remis par ledit Magnian pendant la maladie dudit Dupin reste à payer 133 F" AD 77 273 E 28 f ° 77
S'ils disposaient d'un peu d'argent en numéraire, ce qui leur a permis d'enchérir au cours de ventes aux enchères, alors que des paysans pouvaient peiner à réunir quelques centaines de francs, les voituriers manquaient des ressources que les manouvriers locaux tiraient des petites parcelles qu'ils pouvaient posséder. Les voituriers n'avaient que leur petite maison et leur attelage. Héritent-ils d'un petit terrain par mariage qu'ils le revendent, comme Nicolas Joseph Docquière, voiturier thiérachien des Montils qui cède une parcelle héritée de son beau-père:
"27 pluvôse an XI... Quatre vingt quatre ares 36 ca (environ 2 arpents) de terres labourables lieu dit les Cardinaux aboutissant du midy sur une rue du Petit Trenel à Putmus, du nord à la fille de Pierre Cruyères, tenant du levant à la fille de Jean Gautrin comme ayant acquis ledit Gautrin de Jean Bridoux, père de la femme Doctière... du couchant à la veuve Bony." AD77 261 E 61 f ° 249
A part Marie Anne Bony, veuve de Tirachien mais fille du cru (sa mère est citée ci-dessus), les voituriers n'ont pas de petit bétail:
"Item une vache sous poil blond âgée de six ans prisée soixante douze Francs. Item deux paires de poulles prisées à raison de un franc cinquante la paire revient à trois francs Item un pannier à mouches à miel prisé dix francs " AD 77 261 E 61

Il leur faut donc tout acheter, tant pour la famille que pour l'attelage

28. Ladite veuve Nival déclare ... dû à Montillard manouvrier aux Montils soixante francs pour luzerne que ledit a fourny ... 60 F
29. Plus au citoyen Piget maréchal ferrant aux Ecrennes trente six francs pour ouvrages qu'il a faits et fournitures jusqu'à aujourd'hui 36 F
30. Plus au citoyen Moutier charron aux Ecrennes dix francs pour ouvrages qu'il a faits jusqu'à aujourd'hui 10 F
31. Plus au citoyen Jean Tancelin boulanger aux Montils vingt quatre francs pour pain qu'il a fourny cy 24 F (Marie Anne Boni disposait pourtant d'un four à pain aux Montils)
32. Plus au citoyen Conty maçon à Rampillon vingt neuf francs pour ouvrages de son état cy 24 F
33. Plus à Joseph Evras, maréchal à Mommigny département de Jamapes trente francs pour ouvrages qu'il a faits 30 F
34. Plus au citoyen Jean Quenay bourlier à Mommigny huit francs pour ouvrages et fournitures cy 8 F
35. Plus au citoyen Leveau bourlier à la Chapelle Gauthier trente francs pour ouvrages & fournitures 30 F
36. Plus au citoyen (nom laissé en blanc) bourlier à Montereau huit francs pour ouvrages & fournitures 8 F
37. Plus au citoyen Devin, cabaretier à la Chapelle Gauthier pour nourritures qu'il a fourny douze francs 12 F
38. Plus au citoyen Ouvart cultivateur au Champgridouin douze francs pour avoine 12 F
39. Plus au citoyen Bailly meunier à Villefermoy douze francs pour bled cy 12 F
40. Plus au citoyen Do... de Montigny Lencoup treize francs pour le vin 13 F
41. Plus au citoyen François Henry charretier aux Montils pour ... et charrois qu'il a ... soixante dix neuf francs 79 F
42. Plus au citoyen Préau (marchand de bois) demeurant à Montereau pour graisse dix neuf francs soixante dix centimes 19,70 F
43. Plus au citoyen Hardouin notaire soussigné pour ... enregistrement, expédition, papier la somme de dix huit francs 18 F
44. Plus au citoyen Philippe Badoulet son garçon voiturier pour .... 33 F
45. Plus audit Badoulet ... ses gages jusqu'à ce jour 72 F
46. Plus au citoyen Angenoust, cultivateur au Ru Guérin (ferme disparue, située à l'extrémité ouest des Montils) treize francs pour ... des chevaux 13 F

L'écriture de cet acte est particulièrement bâclée, d'où des vides dans la retranscription.
Voir un exemple à la page "nomades et sédentaires"

Près de trois ans s'étaient écoulés entre le décès de Thomas Nival (1800) et cet inventaire (1803), destiné à remettre à plat les dettes actives et passives de sa veuve, qui allait bientôt épouser son garçon voiturier. Elle lui devait d'ailleurs ses gages, et à la signature du contrat de mariage, l'époux s'était trouvé plus fortuné que la veuve à laquelle ne restèrent que 280F sur un avoir estimé à 848 francs, tant les dettes s'étaient accumulées.
A cette époque, il n'était pas rare que les colporteurs ne se fassent payer qu'au bout d'un an, au cours de la tournée suivante; les boulangers faisaient crédit jusqu'à la fin de l'année, en prenant soin de noter sur des "tailles" les pains fournis. En combien de temps Marie Anne Bony a-t'elle accumulé ces dettes?
doc: un livre de comptes de boulanger
dossier sur les colporteurs

Elle s'est fournie aussi bien en Brie que dans le Hainaut, aussi bien du côté Ouest de la forêt où elle vivait jusqu'en 1800 avec feu Thomas Nival que du côté Est quand elle retourna près de sa famille aux Montils et où le couple Bony/Badoulet s'installera. Du côté Trois Chevaux, les achats à la Chapelle Gauthier, chez le bourrelier Veau, le cabaretier Devin; aux Ecrennes chez le charron Moutier et le maréchal ferrant Piget. Du côté Montils, des dettes chez le boulanger Tancelin, et chez le manouvrier Monteillard qui fournit la luzerne. Et en plein centre de la forêt, une ardoise chez le meunier de Villefermoy et le citoyen Ouvart cultivateur au Champgridouin, ferme disparue proche des étangs. Un peu à droite à gauche: un maçon de Rampillon, Conti, qui une dizaine d'années auparavant, en 1791, avait construit deux maisons semblables aux Montils, destinées à Jean Bureau et à Louis Hû pour une somme dérisoire: 160 livres chacune, les propriétaires fournissant tous les matériaux. Marie Anne a laissé des dettes à Montereau où elle livrait le bois pour le compte du citoyen Préau. Mais elle en a aussi laissé à Momignies où son attelage se rendit puisqu'elle y fit travailler le bourrelier et le maréchal. Ces dettes remontent-elles au temps de son premier mari, de son futur second époux, tous deux originaires de cette région? Ou bien Marie Anne Bony, "voiturière" est-elle retournée de son propre chef dans le Hainaut où elle avait vécu les premières années de son mariage?
inventaire avant mariage de Marie Anne Bony, veuve Nival
Traces des voituriers, la famille Nival

N'ayant pas de terres, les voituriers devaient acheter le foin qui permettait de nourrir les chevaux quand la mauvaise saison les empêchait de pâturer en sauvageons, au milieu des bois. Et aussi quand, s'étant fixés dans les villages, les nouveaux arrivants durent se plier aux même règles de pâture que les anciens.

Pour la nourriture des chevaux, la veuve Nival doit acheter de l'avoine à Montillard manouvrier aux Montils, de la luzerne au fermier de Champgridouin... Nicolas Pupin achète du foin auprès du cabaretier Satabin aux Ecrennes... La ration quotidienne d'un cheval, estimée pour les militaires était de "36 livres de foin, 60 livres de paille, un boisseau d’avoine, 14 livres d’orge, 8 livres de seigle, au milieu du XVIII° siècle." Dico de l’Ancien Régime article fourrage, fourrageur
Quel coût journalier? Le gendre de feu Louis Dupin, voiturier en forêt de Villefermoy avait demandé 132 francs pour la garde de l'attelage pendant 51 jours, du 2 novembre au 23 décembre 1803: "cinq juments et un cheval ongre" soit environ 43 centimes par animal et par jour. Est-ce le coût réel pour un cheval? AD 77 273 E 28
Pour l'entretien des chevaux, on trouve des dettes chez le maréchal Pigot des Ecrennes, le bourrelier Bertaud de Nangis, le charron Mouton (ou Moutier?) aux Ecrennes, le maréchal ferrant Piget aux Ecrennes, chez "Leveau bourlier à la Chapelle Gauthier", d'autres artisans à Momignies et Montereau, mais, bizarrement, aucune trace chez le charron Dagourreau (ou Nocard ou Gambrelle qui se sont succédés), ni chez le maréchal Guérin à la Chapelle Rablais. Ne les fréquentaient-ils pas ou bien ces artisans arrivaient-ils à se faire payer régulièrement?

Pour l'entretien de ses chevaux, Grenadou note, au XX° siècle: "Fallait payer le maréchal deux fois par an. J'avais six chevaux à lui mener, chacun deux fois par mois et au bout de l'année, ça me coûtait plus de deux mille francs... Pour entretenir les harnais de mes six chevaux, je payais plus de trois mille francs par an." Grenadou paysan français

Harnais et traits étaient souvent compris dans le prix du cheval, lors des ventes aux enchères: "Item un cheval sous poil rouge hors d'âge avec son collier et traits en fer" vente Nival "un cheval sous poil rouge brun hors d'âge faisant le numéro vingt sept de l'inventaire adjugé et livré après plusieurs enchères à Nicolas Ledoux, voiturier travaillant dans la forêt de Villefermoy avec ses harnoys" vente Pupin

Si le charron, le bourrelier, le maréchal entraînaient des frais inévitables, il est peu probable que les voituriers aient fait appel aux soins du vétérinaire. Ils savaient trouver les gestes et les soins que les charretiers se sont transmis, jusqu'à la fin de l'ère de la traction animale: "J'ai entendu, bien des fois, le chuintement que font les mères quand elles écartent les cuisses de leur bébé pour l'inciter au pipi. Rien de commun avec le sifflement des charretiers quand ils veulent dégonfler leurs bêtes et qui est irrésistible."
L e Cheval d'orgueil, Pierre Jacquez Hélias

"Tenez, un cuai (curé) sait-il ce qu'il faut faire à eun k'va qui a un coup de sang? Un vrai charretier le sait, lui ! Comme le vétérinaire arrive toujours trop tard, il faut savouère soigner le k'va sans rin demander à perchonne. Faut seulement percer c'te veine du cou.. le sang gicle ? Pas de panique ! Pour arrêter l'moragie, eun épingle de nourrice ou un crin d'k'va suffit... Et pour finir, un p'tieu de repos et le k'va est sauvé..." Le Horsain, B. Alexandre

A Nangis, l'artiste vétérinaire, ainsi qu'il se définissait, ne devait être appelé que par les bourgeois, ainsi, en 1820, Charles Auguste Hardouin, marchand de bois à Nangis, fit-il appel à l'expertise du sieur Edme Jacquemard à propos d'un cheval acheté six cent vingt sept francs payés comptant à la foire de Sergines qui s'était révélé "poussif": "...Est comparu le sieur Edme Jacquemard artiste vétérinaire demeurant à Nangis... ledit sieur Jacquemard s'est transporté chez ledit sieur Charles Auguste Hardouïn marchand de bois à Nangis, qui lui a présenté un cheval sous poil gris truité entier à tout crin, âgé de cinq à six ans, taille de quatre pieds huit à dix pouces, que ledit Hardouïn lui a déclaré être celui faisant l'objet de la plainte. Qu'après avoir scrupuleusement examiné le cheval dont est question, tant dans l'état de repos qu'après un exercice modéré. Il a reconnu que le mouvement du flanc était irrégulier ou entrecoupé par l'espèce de subresseau qui s'observe dans le moment de l'inspiration, que la toux est faible et cassée, qui est un simpthôme caractérisant la pousse, maladie qui existait avant la vente..." Justice de paix de Nangis UP 2315

Peut-on estimer la "fortune" des voituriers par rapport à celle des manouvriers qu'ils côtoyaient? Il faudrait, pour une étude sérieuse, dépouiller de nombreux actes de succession, tant chez les Thiérachiens que chez les paysans. Un raccourci peut être fourni par les contrats de mariage. Ainsi, pour la période 1789/1811, le graphique ci-dessous détaille les apports des époux: la puce bleue représente la part du mari, la puce orange, la dot de l'épouse et le petit carré vert la somme totale. Les sommes apportées au mariage varient de cent francs (un couple de manouvriers, un batteur en grange d'origine polonaise) jusqu'à près de huit mille francs, l'époux étant fermier. L'apport moyen d'un ménage lors du mariage était d'un peu moins de mille francs, l'époux apportant généralement un peu plus que l'épouse. Deux tiers des ménages sont en dessous de cette somme, d'où un étirement de la courbe du graphique avant d'atteindre la valeur de deux mille francs. Pour plus de lisibilité, j'ai modifié l'échelle des sommes les plus faibles où l'on trouve la "fortune" des Tirachiens. En passant la souris sur le petit cadre, on fait apparaître, entourées de rouge, les valeurs qui concernent les voituriers.

 

Survolez sans cliquer !

Les voituriers sont dans la moyenne basse des dots apportées au mariage. Ni parmi les plus démunis -ils possédaient généralement leur attelage-, ni parmi les plus aisés; bien qu'un voiturier, Nicolas Pupin originaire de Momignies, avait laissé 4.567,24 francs à son décès, ramenés à 3.688,78 francs, toutes dettes payées. Mais il faut avouer que Nicolas Pupin fait figure d'exception et qu'il ne figure pas dans ce graphique pour la bonne raison qu'il était resté célibataire. On trouve plus souvent des Tirachiens emprunteurs que prêteurs. Sans compter ceux qui peinent à régler leurs dettes: "3 mai 1819 Victor Sandrin, meunier et boulanger à Fontenailles contre Collinet père, Tirachien à Laborde le Vicomte et Chaigneau, voiturier, 55,70 F pour fourniture de pain pendant les mois de juin et juillet 1817" Sans compter d'autres dettes réclamées à Claude Chesnot, et l'engagement de son neveu comme remplaçant de conscrit qui seront détaillés plus loin.
Justice de paix du Châtelet 100 W 302 n°88 

Doc: les mariages à la Chapelle Rablais 1789/1811


  Les passeports, page des choix
  Suite: les marchands de bois
 

   Courrier

Les jeunes adultes de la famille devenaient "garçons voituriers" de leur parents, comme l'attestent les passeports pour l'intérieur de François Philippe Badoulet qui partit avec son père dans la Marne, à l'âge de dix neuf ans, et celui de son frère utérin Charles Thomas Nival qui accompagna, à vingt quatre ans, le nouvel époux de sa mère dans la forêt de Sourdun. Aucun acte ne précise si les jeunes enfants aidaient ou non leurs parents; cependant, on peut affirmer que la plupart ne fréquentaient pas l'école du village, attestée depuis le milieu du XVIII° siècle. L'auraient-ils fréquentée qu'ils auraient au moins su signer leur nom. Prenons les enfants de Marie Anne Bony: Marie Joseph Nival n'a pas su signer à son mariage, sa soeur Marie Louise Nival non plus, pas plus que leurs époux; son frère Charles Thomas Nival n'a pas signé son passeport pour l'intérieur pas plus que ses demi-frères François Philippe et Philippe Cyprien Badoulet. Aucun des enfants de cette famille n'a été capable de tracer les lettres de son nom. Comme il est peu probable que ils aient passé le temps de leur enfance à la maison à regarder des dessins animés, quand ils séchaient l'école, on peut supposer qu'ils participaient aux travaux des parents.
Les épouses pouvaient avoir une part active, comme Marie Anne Bony, veuve de Thiérachien, qui a pu être qualifiée de
"voiturière demeurante aux Montils" AD77 8E88 p53 ou l'épouse de Jean Charles Prieux (Prieur), voiturier cabaretier à la Borde de Châtillon, qui s'occupait aussi de charrois comme le montre cet acte de 1818: "journées employées par la femme du demandeur avec son cheval et sa voiture pour conduire des matériaux sur la route dont ledit Sachot a l'entreprise".
Justice de paix du Châtelet 100 W 302 n°110

Commençait alors le long cheminement qui allait mener l'attelage lourdement chargé jusqu'à la Seine. On connaît les dégâts que peuvent occasionner les engins forestiers actuels, montés sur d'énormes pneus; on peut imaginer les ornières crées par les étroites roues ferrées des chariots des Thiérachiens.

1793: "Il est reconnu que rien n’abyme plus les chemins que les troupes de gros bestiaux et de bêtes de somme, d’où il arrive que ceux de la Chapelle à Rablai et l’espace de ce lieu jusqu’à Fontains, situé dans un terrain gras, manque de pierres sont presque toujours impraticables."
1838: "... l'état affreux des chemins qui conduisent à Nangis et à Fontainebleau et qui paralysent l'industrie agricole et commerciale; une route de grande communication sortirait de la misère et de la détresse un climat tout entier, un canton de la Brie qui, jusqu'à présent a été oublié et qui cependant mérite toute la protection de l'administration. Les terres ne demandent que de bons chemins pour s'enrichir des engrais des villes; la carrière de grès des Montils et de la Chapelle Rablais, les superbes et précieuses forêts de Villefermoy appartenant à la liste civile s'exploitent difficilement à défaut de chemins praticables."
Si les chemins sont impraticables, il suffit alors de passer dans les champs :
"Les cahiers de Doléances du Baillage de Sens, si utiles à consulter, nous transmettent les plaintes des cultivateurs, qui accusaient les Thiérachiens de ne tenir aucun compte de la propriété d'autrui, en traversant les champs cultivés avec leurs lourds chariots." Jean Fromageot
Les voituriers empruntant le chemin des Tirachiens à destination de Barbeau faisaient halte au Petit Châtelet: "une auberge avec écuries, servant d'arrêt aux beutiers et aux tire-à-chiens qui y prenaient leur repas de midi et y faisaient également manger leurs bœufs, chevaux, mulets et ânes." Père Péricard 1938
On ne connaît pas l'étape des voituriers travaillant à l'Ouest de la forêt, à partir des Montils et de Frévent en direction du port de Courbeton.

Il fallait ensuite poursuivre jusqu'au port, décharger les voitures, empiler le bois ou charger les margotats, puis amorcer le chemin du retour.
Combien pouvait rapporter une journée de charroi ?
Avant d'essayer d'estimer le salaire des voituriers thiérachiens, quelques exemples de rapport à l'argent des paysans de Brie...

On peut imaginer la journée du voiturier, levé à l'aube dans sa "loge" si la coupe de bois est un peu éloignée de son logis, regroupant d'un coup de sifflet son attelage de petits chevaux "ragotins" avant de charger le chariot de bûches ou de bois de charpente. Un "garçon voiturier" peut le seconder."Garçon" ne faisait pas référence à l'âge, plutôt à une idée de célibat ou de valet de voiturier. Etaient "garçons de voiturier" François Louis Laurent, 21 ans chez "Joseph Delestre son frère uterein natif de la paroisse de Gerouville province de Luxembourg", Nicolas Rageot à 31 ans, Philippe Badoulet à 33 ans, Pierre Laurent Nival à 32 ans, Jean Louis Bienvenu à 42 ans, et jusqu'à 51 ans pour Jean Baptiste Charles "garçon" chez le voiturier Joseph Bouillard...
Les voituriers étaient payés à la tâche, à la merci des marchands de bois: "Ils vivent à la manière des bohémiens. Le jour, ils travaillent à gages..." Histoire des races maudites Mais les manouvriers locaux étaient-ils mieux lotis? Les ouvriers agricoles étaient payés suivant la saison, suivant la tâche: "Hommes en été, 24 sous; en hiver, de 15 à 18 sous. Hommes, pendant la moisson, 30 sous; femmes en été, 15 sous. Coupe de l'orge et de l'avoine: 30 sous. Coupe des prairies, 3 livres, si l'on est nourri, la moitié." Arthur Young, présent à Nangis en 1789 "Les domestiques étaient logés et nourris à la ferme, plus ou moins bien, selon les installations et l'humeur du maître; mais on voyait même des spécialistes, bergers ou charretiers, engagés seulement pour un des trois termes de l'année, de la Chandeleur à la Saint-Jean d'été, de cette date à la Saint-Martin, de là enfin à la Chandeleur, ce qui permettait de ne pas les nourrir pendant les mois où le froid et la neige réduisaient sérieusement l'activité de la ferme." Jean Vidalenc, La société française de 1815 à 1848 Sans parler des "journaliers" dont le nom même indique le mode d'embauche.
Dans le petit peuple des campagnes, qui pouvait être certain de ne pas tirer, un jour ou l'autre, le diable par la queue ?