Les voituriers par terre /28
Camping à la ferme et tables d'hôtes

La Thiérache était devenue terre d'émigration, à cause de l'insécurité, de la surpopulation, mais aussi d'une rapide modification du paysage connue sous le nom d'accourtillage, bien que ce terme désigne habituellement une "rente que le propriétaire d'une terre sujette à terrage est obligé de constituer au seigneur pour tenir lieu de ce droit lorsqu'il la convertit en bois pâture ou autre espèce de culture non sujette à terrage."
Répertoire universel et raisonné de jurisprudence Bruxelles 1825
Dans cette région, les champs ont fait place à des prairies closes de haies, à un rythme accéléré: par exemple, à Jolimetz, une cinquantaine de kilomètres de Momignies, la progression de l'herbage passe de 8% en 1696, à la moitié des terres en 1788, 90% en 1870 et la totalité de la superficie agricole en 1914. Base Mérimée, Jolimetz

Si cette modification favorisa l'élevage, dont celui du cheval, instrument de travail des voituriers, elle ôta de l'ouvrage aux manouvriers: il fallait beaucoup moins de bras pour l'élevage que pour la culture. Comme pour le mouvement des "enclosures" anglais, dès la fin du XVI° siècle, la privatisation des communaux eut pour conséquence l'exode des plus pauvres: "La plus importante de ces conséquences a été de supprimer les possibilités de pacage et de glane à de nombreux petits fermiers ou habitants qui profitaient d'espaces communs ouverts à tous. Pour assurer leur subsistance, ils quittèrent les champs pour la ville." Wikipédia

Ceux qui partirent n'étaient pas forcément les plus jeunes; les aînés n'étaient pas favorisés dans le Hainaut comme ils l'étaient en Ile de France (mais, peut- être, n'avaient-ils pas grand chose à se partager): "Dans certaines provinces, telles que le Hainaut, l'Artois, la Picardie, quelques parties de la Bretagne, régions alors pauvres et dans lesquelles les aînés avaient coutume d'aller chercher leur vie ailleurs, l'usage s'était établi de léguer l'héritage principal, non aux aînés, mais aux plus jeunes qui demeuraient plus longtemps auprès de leurs parents. C'est ce qu'on appelle le droit de juvégnerie." Histoire du peuple français, Gründ, tome 1, des origines au Moyen Age par Régine Pernoud

On retrouve des fratries à Villefermoy, comme dans les forêts de Picardie ou celles de l'Aisne et de la Marne. Les traces qu'ils ont laissées -du moins, celles que j'ai retrouvées- montrent que les Thiérachiens de Villefermoy ne se sont révélés qu'à la fin du XVIII° siècle alors que dans d'autres lieux, leur présence est attestée dès le début du siècle.

La première génération n'a pas choisi de se fixer en Brie. Pendant des décennies, le va-et-vient est constant entre Momignies et les forêts de Brie. Le mari part travailler loin du Hainaut, l'épouse reste au foyer, c'est à Momignies (et villages proches) que naissent les enfants qui, plus tard, auront une descendance en Brie.

On trouve leurs traces, non dans les registres paroissiaux puisqu'il n'y a pas encore de mariage ou de naissance à enregistrer, mais dans les actes notariés:
15 8bre 1789 Par devant le notaire du roy aux Chatelet et Baillage de Melun à la résidence de la Chapelle Gauthier soussigné, fut présent Antoine Joseph Germain voiturier par terre demeurant à Hanore
(Anor) pays de Luxembourg (Hainaut) travaillant actuellement en la forêt de Barbeau paroisse de Fontenailles, et se retirant à la Chapelle Gauthier chez le sieur Devin aubergiste où pend pour enseigne le Cigne et la Croix.
Lequel Germain à par ces présentes fait et constitué pour son procureur Général & Spécial le sieur Colinet voiturier travaillant en ladite forêt de Villefermoy, se retirant aussi chez ledit Devin... recevoir de Jacques Guiot voiturier demeurant à Morcerf la somme de cent huit livres qu'il doit audit Germain, pour vente d'un cheval ongre...
en présence de Pierre Richard, laboureur et de Michel Camus, maçon audit lieu. Baticle, notaire"
Sont cités Anor, proche de Momignies, la Chapelle Gauthier et Mortcerf, "nid" de Tirachiens à quelques kilomètres au Nord de la forêt de Barbeau, ancien nom de Villefermoy.

Dans un autre acte, on voit deux Thiérachiens régler en Brie leurs affaires de Thiérache: Charles Nival, représentant légal de sa femme, et son beau frère Charles Hubert règlent la succession Hubert: "étant ce jour à la Chapelle Gautier" mais sont toujours domiciliés à Momignies: "Le citoyen Charles Hubert, voiturier par terre, demeurant ordinairement au hameau de Maquenoise commune de Montmigny, canton de Chimé, département de Gemmappes... Charles Nival, aussy voiturier par terre, demeurant au Four Mateau commune de Montmigny..."

A noter la différence entre "demeurant" qui indique la résidence habituelle et "résidant" ou se "retirant chez" pour le logis saisonnier. On est domicilié dans une paroisse au bout de six mois de résidence, si on ne quitte pas le diocèse, au bout d'un an quand l'on vient d'un diocèce différent. Edit royal de 1697
"Jean Huaux, voiturier par terre, demeurant ordinairement à Four Mateau, commune de Montmigny, canton de Chimée, département de Gemmape, étant présent et travaillant dans la forêt de Villefermoy, se retirant aux Ecrennes, canton du Châtelet, chez le citoyen Songeux, aubergiste... Catherine Fagot, sa femme majeure, demeurante audit Four Matteau ..."

Les premiers arrivants, célibataires ou époux solitaires logèrent principalement à l'auberge. Que l'on ne s'imagine pas autre chose qu'un dortoir, comme ceux des maçons limousins à Paris que découvre le jeune Martin Nadaud: "Dans cette chambre, il y avait six lits et douze locataires. On y était tellement entassés les uns sur les autres qu'il ne restait qu'un passage de cinquante centimètres pour servir de couloir le long de cette chambre." Il ne s'agit pas de ces "lits chauds" proposés par certains marchands de sommeil où les dormeurs se succèdent. A l'époque, il arrivait encore que la chambre d'auberge ou même le lit soit partagés par plusieurs voyageurs : "Lorsque par une nécessité indispensable, on est contraint dans un voyage de coucher avec quelque autre de même sexe, il n'est pas bienséant de s'en approcher si fort, qu'on puisse non seulement s'incommoder l'un l'autre, mais même se toucher; et il l'est encore moins de mettre ses jambes entre celles de la personne avec qui on est couché."
De la Salle, Les règles de la bienséance, Rouen, 1729, cité dans Nos Ancêtres, vie et métiers n° 36: Taverniers et aubergistes
Bien heureux si les lits ne sont pas dans l'état de crasse découvert par le jeune maçon limousin, dans son voyage à pieds vers Paris: "... puis nous nous couchâmes non sur des lits, mais sur des balles de son et de paille hachées par l'usure et naturellement pleines de vermine. En ouvrant les draps, on vit qu'ils étaient noirs comme de la suie et portaient en outre différentes marques de malpropreté. Tel était alors le sans-gêne des aubergistes sur toute notre route. Au moment du passage des émigrants, vers le milieu de novembre, on mettait des draps blancs qui devaient servir jusque vers le milieu de mars, à moins qu'ils ne fussent par trop sales ou déchirés... Aussi se gardait-on bien de se déshabiller. Nous nous enveloppions la tête pour que la figure ne portât pas sur le traversin, et on se croisait les bras sur la poitrine, ne sachant où les placer. Chose à peine croyable, on se fourrait dans ces saletés plutôt en riant qu'en maugréant. Les vieux routiers ne s'étonnaient de rien, ils nous disaient : "Enfants, vous en verrez bien d'autres ; vous allez même voir que la fatigue rend le sommeil profond et agréable quand bien même vous seriez émoustillés par les puces et les punaises." Martin Nadaud, Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon, Bourganeuf, 1895

On ne connaît pas l'état sanitaire des logis fournis aux Thiérachiens par l'aubergiste Devin le Jeune, à la Chapelle Gauthier, à l'enseigne du Cygne et la Croix, mais il est certain qu'il n'y avait pas une chambre par locataire, puisqu'on n'en trouve que deux dans son inventaire en 1788, alors qu'y prirent pension au fil des années, Joseph Pescheux, Antoine Joseph Germain, le sieur Colinet, Jean Baptiste Delachande, Joseph et Eloy Eustache, Guillaume Dupuis et Louis Joseph Ledoux, pour ceux qui laissèrent une trace dans les archives.

Doc: logement des premiers Thiérachiens

Dans les hameaux à l'Ouest du massif forestier, on note à Grandvilliers: Etienne François Colin voiturier de Momignies et Charles Chaineau; au Petit Vincennes: Louis Nicolas Dupin voiturier, Jean François Lecoyer voiturier de Beauwelz; Jacques Nival de Momignies & Pierre Laurent Lainé voiturier de Beauwelz, proche Momignies logés chez Denis François Roubault, "hotte et amy"; aux Trois Chevaux: Claude Henry Colinet voiturier, Antoine Joseph Germain voiturier d'Anor, proche Momignies, Jean André Gorget, originaire de la Forestière, dans la Marne, domestique de Nicolas Joseph Pupin voiturier de Momignies, Jacques, Charles Laurent et Thomas Joseph Nival voituriers de Momignies, Michel Joseph Germain voiturier de Momignies, Charles François Brûlé voiturier, Charles Chaineau, sans oublier le marchand de bois de Montereau, François Gatien Champagne qui investit aux Trois Chevaux en 1803 -il achètera aussi la ferme de la Boulaye et des terres sur les Ecrennes, pendant que son concurrent, Etienne Labarre de Bois Louis, au Châtelet, investissait dans sa commune; les marchands de bois prospéraient tranquillement ! - François Gatien Champagne acheta deux maisons aux Trois Chevaux:

Une maison située au hameau des Trois Chevaux, contenant trois travées de bâtiments, la première sert de chauffouër, la seconde d'écurie, la troisième de grange, le tout couvert de thuilles, grenier régnant sur les deux premières travées, jardin derrière, cour devant, puits commun avec les voisins, item un clos devant ladite maison de l'autre côté de la ruë entouré d'hayes vives, tenant d'une part du levant à la forêt, du couchant, aux représentants de la veuve Maugis, du midy par le côté à un chemin et du nord à la maison ci- après.

Item, une autre maison située au même lieu et adjacente à la première contenante trois travées de bâtiments distribuée en maison où il y a cheminée et four, écurie, vacherie et grange, jardin derrière ladite maison qui est couverte de thuilles aussy cour commune et puits également commun tenant du levant par le jardin à la forêt, du couchant sur ladite cour commune, du midy par le côté à la première maison et du nord auxdits représentants de la veuve Maugis, item un clos entouré de hayes vives de l'autre côté de la ruë ... minutes du notaire Baticle AD 77 273 E 28 f ° 174

Une troisième maison fut mise aux enchères en 1806 après le décès du voiturier Pupin, qu'il avait achetée 650 francs à Denis François Roubault, demeurant au Petit Vincennes; c'est sa veuve, Marie Antoinette Maugis qui est citée dans les actes de Champagne:

Une maison consistante en un chaufoir où il y a four et cheminée située aux Trois Chevaux, commune de ladite Chapelle Gauthier grenier audessus de ladite maison; à côté d’ycelle une petite grange d’une travée et demie environ dont il y a une étable dedans (mention marginale: dans laquelle il y a une étable) séparée par un cloisonnage de ladite grange couverte en paille et la maison en thuiles cour devant lesdists Bâtimens. AD 77 273 E 31 minutes du notaire Tartarin

Fin XVIII°, début XIX° siècle, on note une forte concentration de voituriers dans un hameau de la Chapelle Gauthier: les Trois Chevaux. Du hameau, il ne reste que le nom d'un carrefour forestier; n'y cherchez pas de vestiges des maisons: les Trois Chevaux n'étaient pas à cet emplacement, il faut continuer vers les Ecrennes, sortir des limites de la forêt domaniale et découvrir une petite mare. C'est tout ce qui reste du hameau. Juste à côté, étonnez-vous de découvrir en pleine campagne un obélisque cerné par les vaches.

localisation des Trois Chevaux et autres hameaux disparus
En préparation: l'étrange obélisque des Ecrennes

Et c'est tout, il ne devait pas y avoir plus de maisons aux Trois Chevaux. Le cadastre napoléonien ne fait figurer qu'une longère -en face de la mare qui existe encore- Le plan d'Intendance de la Chapelle Gauthier n'existe pas et c'est grand dommage car cette carte est souvent riche de détails. Heureusement a été conservé, datant de 1774, un "Atlas général de la seigneurie, justice haute, moyenne et basse de la prévôté de Ville Fermoy et ses dépendances... appartenant à la manse conventuelle de l'abbaye royale de Barbeau, ordre et filiation de Cisteaux au diocèse de Sens." AD77, 101 H 28 qui passa dans la famille Greffuhle, châtelains de Bois Boudran à Fontenailles, quand ils devinrent propriétaires de ces bois. L'orientation est déroutante, puisque, pour cette carte, le Nord est en bas. Le hameau des Trois Chevaux n'y est pas aquarellé, puisqu'il se situait hors des bois de Barbeau qui devinrent forêt domaniale. Cependant une main en a tracé les maisons au crayon de papier. On n'y distingue que trois maisons, pas plus.

Que les Trois Chevaux ne soit qu'un minuscule hameau réduit à trois maisons n'aurait que peu d'importance si le recensement de 1801 ne faisait figurer ce hameau parmi les lieux les plus peuplés de la commune: La Chapelle Gauthier 700 habitants, la grosse ferme de Granvilliers 24 , les Trois Chevaux 22, la Bistourie 3, la Grande Tour 2, la Pagesse 8, Sausseux 6, Gaillard 7, la Boulaye 9, le Maupas 5, le Petit Vincenne 6, la Mauperthuis 8. Sur les Ecrennes, les hameaux proches de la forêt: Grand et Petit Grippon 8, le Danjou 5, la Rue Chaude 2, la Martinière 6.
Vingt deux habitants pour trois petites maisons, dont celles du citoyen Champagne occupées par des fermiers, cela semble beaucoup, à moins que ce n'ait été que le point de ralliement de forestiers autour de la petite maison de Nicolas Joseph Pupin, voiturier originaire de Momignies.
Nicolas Joseph semblait moins pauvre que les autres Tirachiens, puisqu'il prêta mille francs sans frais à Edme Tissot en 1807, que Denis Roubault à qui il avait acheté la maison en 1805 lui devait deux cents francs, de même que Louis Meunier, voiturier aux Montils. Quand il décéda, en 1808, il laissa dans "un bourson de peau qui était cousu se sont trouvés quatorze doubles louis en or et trente sept louis simples en or, le tout formant la somme de quinze cent soixante livres qui réduits en francs forme la somme de 1540,74" , sans compter les quatre vingt quinze centimes en monnaie de cuivre. Sa succession rapporta 3.688,78 francs à sa soeur, de Momignies. Nicolas Joseph Pupin était peut être le banquier officieux des voituriers, son hameau, le lieu de rencontre des Tirachiens, loin de leur foyer. Mais ce n'en était pas l'auberge-dortoir car sa petite maison ne comportait que "cinq autres morceaux de bois et autres morceaux aussi de bois servant de châlit... une couverture de laine verte estimée douze francs .. un drap de grosse toile estimé quatre francs" et pas d'autre couchage.. La vingtaine d'habitants ce ce minuscule hameau vivait donc ailleurs.

doc: décès de Nicolas Pupin
doc: inventaire après décès
doc: enchères de la succession Pupin
doc: vente de la maison Pupin
doc: acte de situation, succession Pupin

"Les habitants des bois, comme sabotiers, charbonniers, fendeurs, bûcherons et les voituriers qui tiennent du pays de Luxembourg et qu’on appelle Tirachiens, tous ces gens-là se rassemblent quelquefois ou se mettent séparément. Ils sont bien difficiles à surprendre, ils cachent leurs fusils dans les bois, sans jamais approcher de la loge avec, et guettent toutes sortes de gibier, particulièrement le sanglier sur lequel ils donnent plus que sur les biches, mais ils n’en trouvent pas si communément. Tous ces animaux sont accoutumés avec les chevaux qui pâturent, ils approchent même des feux qu’ils font toute la nuit, mais ils tirent rarement aux environs des loges, à moins que ce ne soit dans le bois de quelque seigneur qui n’a pas le droit de chasser le cerf." E. Pichon, La Thiérache, 1876

Les travailleurs des forêts n'hésitaient pas à construire des "loges" pour être au plus près de leur ouvrage; certaines presque confortables que l'on a pu découvrir à la page des métiers de la forêt, d'autres, des plus rustiques à l'exemple de cette cabane de bûcheron peinte à la fin du XIX° siècle par Ernest Peulot, reconstituée à Nibelle, en forêt d'Orléans.

Les Thiérachiens, qui savaient se contenter d'un confort des plus sommaires: "la nuit venue, ils couchent à l'abri de leurs charrettes et lâchent leurs chevaux dans la prairie sous la garde de l'un d'eux ", continuèrent à contruire des loges, quand bien même ils disposaient d'une maison; ainsi en 1800, Edme Tissot scieur de long, manouvrier et voiturier, alors que ses boeufs étaient "à même le bois à le manger et le brouter" était bien tranquille "à environ cent cinquante pas de distance desdits boeufs à se chauffer près d'une loge avec son chien." Pas de chance pour lui, le garde fonds des propriétés du Citoyen Mouffle passait par là et il récolta une belle prune: la valeur de six journées de travail envers la République, plus cinq francs cinquante de frais, sans compter les dommages intérêts qui pouvaient être dûs aux propriétaires desdits bois. Tout ceci ne l'empêcha pas de laisser divaguer ses vaches en 1806 et, en 1811, "de laisser paître et pâturer à l'abandon ses chevaux dans les emblavures de trèfle."

Des loges existaient encore à la Chapelle Gauthier, après la seconde guerre mondiale, occupées par des bûcherons, non seulement en forêt, mais aussi en plaine, entre le village et la ferme de l'Heurtebise.


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   Courrier

 

Quand ils ont décidé de se fixer en Brie, les voituriers ont choisi les hameaux au plus près de la forêt, comme les Trois Chevaux de la Chapelle Gauthier, la Borde de Châtillon, Frévent, les Petites Maisons et les Montils sur la commune de la Chapelle Rablais... Au contraire des Montils, le village même de la Chapelle Rablais n'est jamais cité dans les archives des voituriers comme lieu de résidence.
Le hameau des Montils était plus peuplé que le chef-lieu avec 273 habitants, 53% de la population de la commune, contre 150 à la Chapelle Rablais, soit 29%, pour une population totale de 506 habitants en 1836. Plus que le chef-lieu, le gros hameau des Montils était tourné vers la forêt. Ses habitants, ses maisons n'étaient pas les mêmes. La Chapelle possède un centre où se trouvaient jadis le cimetière, l'église, les artisans, et depuis la fin du XIX°, la place de la mairie et l'école. Depuis le Moyen Age, les Montils s'étirent sur plusieurs centaines de mètres sans qu'on puisse y trouver autre chose qu'une succession de petites maisons. Pas de centre, de point de ralliement; ne comptons pas les "cabarets" qui pullulaient tant au village qu'au hameau, quand trois verres et un litron sur le coin d'une table ainsi qu'un fagot accroché en façade suffisaient à créer un débit de boissons comme on le voyait au café Garmont des Montils..

comparaison des villages dans le chapitre sur les origines de la Chapelle Rablais

Au début du XIX° siècle, les maisons des Montils étaient un peu moins hautes que celles du chef-lieu; aucune maison de qualité. D'après le cadastre de 1832, pas de demeure de première catégorie aux Montils; au village, on ne trouvait que le presbytère (30 francs d'imposition) qui, pourtant, menaçait ruine, possédé en propre par le curé Ozouf. Près du centre, quelques solides bâtisses comme celle de l'ancien maire Félix, ci dessous. Les demeures hors catégorie ne se trouvaient pas dans les agglomérations: "l'habitation bourgeoise hors classe" des Moulineaux qui appartenait au maire de Guignes, Godefroy Urbain Lesourt, 90 francs avec la ferme, et le Mée l'Archevêque à Ambroise Trenet, 70 francs étaient situés à l'extérieur du village; le château des Moyeux (200 francs) possédé par l'un des frères Latour Maubourg occupe encore le "moyeu", le milieu entre village et hameau. La ferme des Farons était flanquée d'une "maison pavillon" qui accueillait le propriétaire, Vauvert, tailleur à Paris et disposait d'un "concierge régisseur", titre un peu pompeux pour une résidence qui n'était taxée que de 20 francs, plus 40 francs pour la ferme.
En comparant les classes des maisons révélées par la matrice cadastrale (de la première à la septième et plus rustique, seulement quatre francs d'imposition) on constate que les maisons des Montils se situaient toujours un cran au dessous de la Chapelle. La plupart des maisons des Montils (5°, 6° et 7° catégories ) appartenaient à des manouvriers.
Plan et matrice cadastre de 1832, archives de la commune, & plan cadastral sur le site Internet des Archives Départementales

Autre part: "Le hameau vivait en marge de Cantagrel, à cause de sa situation en pleins bois et de la profession de ses habitants pour la plupart bûcherons, charbonniers, braconniers, contrebandiers. Ceux de Cessigney connaissaient tous les gens de Cantagrel, mais n'étant pas en rapports très fréquents avec eux... Le hameau n'était pas à une demi-lieue du village et pourtant ces bûcherons étaient reconnaissables entre tous les gens de Cantagrel et de la plaine. On disait que c'était de la graine à part... Les paysans des terres à blé étaient peu soucieux de donner leurs filles à ces braconniers...
Braconniers, un peu maraudeurs aussi, ils avaient presque tous tâté de la prison pour délits de chasse ou autres et, s'agît-il d'un différend à régler, ne regardaient pas à un coup de fusil..."
Marcel Aymé : La table aux crevés

Remplaçons Cantagrel et Cessigney par nos deux villages de Brie, et nous aurons une petite idée de l'ambiance entre les Montils et la Chapelle. D'ailleurs, les Montils devaient être réputés pour l'ardeur de certains de ses habitants à contourner la loi, car c'est bien le hameau et non le chef lieu qui sert de base aux voleurs de bois; parmi eux, les voituriers thiérachiens cités en filigrane:

"le 8 frimaire de l'an deuxième de la République française une et indivisible ... les auteurs de ces délits ainsi que le garde les en a assuré sont les habitans des communes de la Chapelle Gauttier, des Monty, de Fontenailles et autres. Que le délit causé dans cette partie de bois qui avoisine les dites communes est tel qu'il est de la dernière importance d'y remédier, d'abord en prenant les mesures les plus sévères contre les délinquants, et notamment contre les habitans de la commune des Monty, district de Provins, lesquels ont des chevaux de somme qui ne leur servent que pour le transport des bois de délits qu'ils vendent publiquement à Nangis."
AD77 L 396 forêts n° 57 Monty attribué par erreur à la Chapelle Moutils

A l'orée du XX° siècle, le curé de la Chapelle "a traité les habitants des Montils de parpaillots", confirmant la tradition orale de rivalité entre les bourgs, entre autres, bagarres mémorables lors des bals du 14 juillet. source: carnet du cordonnier/chef de fanfare Lepanot

village de la Chapelle Rablais
hameau des Montils

Les habitants des Montils semblaient moins influents que ceux du village. Plus d'artisans au village, plus de journaliers au hameau. L'éloignement jouait peut être aussi : les réunions s'étaient d'abord tenues à l'église, après le prône du curé, peut être à l'extérieur: "La base du clocher forme porche, à la façon des constructions du XII° et du XIII° siècles. L'entrée en est défendue par une grille.*" Pignard Peguet 1911, puis dans la petite école (le notaire venait aussi y officier), avant que la mairie-école actuelle ne soit construite. Eglise et école étaient évidemment au chef-lieu.

* le porche de l'église ne figure pas sur les plans de 1859

Les deux auberges au centre de la Chapelle Gauthier: le Cygne & au Lion d'or
(au lit on dort) sur une carte postale 1900
La composition du Conseil municipal de 1831 montre autant de conseillers des Montils que du village: aux Montils: Leterre, Varache, Gervais, Tancelin, Pecquenard, plus Jouin résidant à la Fontaine du Tonneau, proche des Montils; au village : Félix, Goyer, Gambrelle, Guérin, Picard. Plus les deux notables principaux: Lesourt, maire de Guignes aux Moulineaux, et le maire nommé par la préfecture: Just Faÿ Latour Maubourg, châtelain des Moyeux, en remplacement de Denis Toussaint Félix. Egalité du nombre de conseillers, mais pour respecter la juste proportion, il aurait fallu entre dix et onze conseillers issus du hameau qui était 1,8 fois plus peuplé que le chef-lieu.
La troisième petite école, achetée en 1837
Un ancien de la Chapelle Gauthier, récemment décédé, avait gardé de sa jeunesse le souvenir des bûcherons auxquels il avait porté le pain dans les bois avec l'âne du boulanger, et des débardeurs qui logeaient encore leurs chevaux dans les écuries du Cygne.