La vie retrouvée des voituriers tirachiens /24
les métiers de la forêt

Entre l'Ancien Régime et la Restauration, quand son village de la Marne change de nom, les Essarts le Vicomte devenant les Essarts l'Egalité, pour redevenir les Essarts le Vicomte, le père des Gorget de Brie, Pierre, a plusieurs fois changé de métier.
On le découvre, au fil des documents: manouvrier en 1778, charbonnier de 1781 à 1794, manouvrier en 1800, voiturier par terre en 1810, à nouveau charbonnier en 1815, encore voiturier en 1823.
Tous ces métiers sont en rapport avec la forêt, comme le nom même du village: essarter signifie défricher, débroussailler, pratiquer une culture semi- forestière.
Les voituriers de Villefermoy n'ont pas changé de métier au fil des ans. Ils sont venus de la Thiérache pour être voituriers, ils restent voituriers et leurs enfants les suivent. Il n'en est pas de même pour certaines familles de la Côte d'Ile de France. Jean André Gorget, l'ancien valet de Nicolas Joseph Pupin, Tirachien décédé aux Trois Chevaux, était voiturier par terre à la Forestière, puis propriétaire (de quelques arpents!); son frère, Louis Serein qui vint épouser Marie Etiennette Maugis au Petit Vincennes était charbonnier et l'est resté; Pierre Louis, un autre frère dont on n'a pas de traces en Brie était manouvrier puis charbonnier. Chez d'autres voituriers, les Albardier, si Jean Baptiste, Jean, Pierre, Nicolas et un autre au prénom inconnu étaient voituriers, Jean Pierre, un autre Jean Baptiste et un autre inconnu étaient bûcherons et Casimir, scieur de long. Chez les Tocq, ou Letocq, Estocq, Stocq, nom variable au gré des officiers municipaux qui enregistraient les actes, Eugène était charbonnier, Jean Baptiste et André, bûcherons, Jean Joseph et un autre Jean Baptiste, celui qui était témoin à la naissance du petit Gorget- Maugis, étaient voituriers.

Le recensement de 1836, où les professions sont indiquées signale quelques métiers en rapport avec la forêt à la Chapelle Rablais. Fleury Villard est le seul scieur de long recensé. On verra dans un chapitre à venir qu'ils étaient plus nombreux, mais migrants, venant du Forez. Nicolas, de la famille Fourrey, est le seul charbonnier (avait-il le droit de charbonner dans les forêts d'Etat ?). François Duplant est sabotier, Jean Nicolas Carlier est fendeur de lattes. Philippe Cyprien Badoulet n'est pas noté comme voiturier, mais comme charretier. Pourtant, dans la bonne tradition des voituriers, il se rendra encore à Momignies en 1842; ce recensement ne fait pas la différence entre voiturier et charretier.
En 1912, l'annuaire commercial note : "bois à brûler: Letord, balais de bouleau: Villars, treillageur: Letord" C'est peu pour tant de forêts !

Contrairement à d'autres communes, comme Chenoirse, il est curieux que, dans le recensement de 1836, aucun chef de famille ne se déclare bûcheron; d'autres sources en révèlent le grand nombre: dans les registres paroissiaux et d'état civil, on en trouve une cinquantaine sur vingt ans; dans les registres de recensement, quinze conscrits se déclarent bûcherons sur les 82 jeunes gens de vingt ans qui furent recensés entre 1816 et 1846, à côté de dix huit charretiers et quatorze manouvriers. Trente neuf pères se déclarent manouvriers, deux seulement sont bûcherons. A côté des rares laboureurs et fermiers, gardes, fendeurs de lattes, marneurs, batteurs en grange, bergers... et des plus nombreux charretiers et voituriers, la plupart des chefs de famille se disaient "manouvriers". Il travaillaient de leurs mains à tous les travaux qui se présentaient. C'est ainsi qu'ils pouvaient passer une partie de l'année dans les bois et l'autre dans les champs.

Louis Chiquois, né vers 1773:
1794: manouvrier
1795: bûcheron
1798: bûcheron
1799: bûcheron
1800: bûcheron
1803: manouvrier
1803: bûcheron
1804: manouvrier
1804: bûcheron
1805: manouvrier
1806: manouvrier
1808: manouvrier

Louis Chiquois, né vers 1773:
1794: manouvrier
1795: bûcheron
1798: bûcheron
1799: bûcheron
1800: bûcheron
1803: manouvrier
1803: bûcheron
1804: manouvrier
1804: bûcheron
1805: manouvrier
1806: manouvrier
1808: manouvrier

Prenons l'exemple de Louis Chiquois (Chicoit, Chiquoy...) qui a laissé de nombreuses traces dans les registres. Il passe alternativement, dans sa jeunesse, de l'état de manouvrier à celui de bûcheron sans qu'il y ait un rapport avec le rythme des saisons: il peut être bûcheron en juillet, en pleins travaux de moisson et manouvrier en février, bonne période pour abattre les arbres.. A partir de la trentaine, il ne se déclare plus que manouvrier; le bûcheronnage était peut être une activité de jeunes gens, comme pourraient le montrer les professions des conscrits et de leurs pères... à vérifier auprès de spécialistes.
A ces activités Louis Chiquois ajoutait celle de père nourricier: son épouse élevait des "Petits Paris" comme bon nombre d'épouses de manouvriers, ce sera le sujet d'un autre dossier...

Page: liste des bûcherons
D'autres groupes de voituriers révélés dans les recensements

Habitant les mêmes hameaux, ou de petites loges dans la forêt, comme on verra plus loin, travaillant aux mêmes "ventes", voituriers et bûcherons ne pouvaient que se fréquenter, bien que le travail de l'un commençait quand se terminait la tâche de l'autre. Coupe et transport du bois se succédaient: "la première année pour abbatre & façonner, & la seconde pour en faire sortir le bois & le conduire sur les ports, & que tous les bois qui se trouveroient appartenans aux Marchands dans les forêts après ce delay passé, seroient confisquez au profit du Roy, ou des Seigneurs Hauts-Justiciers."
François I° édit de mai 1520
On défonce un peu les portes ouvertes en affirmant qu'ils se côtoyaient puisqu'ils étaient pareillement pauvres, habitaient et travaillaient de concert, mais rien ne prouve qu'ils s'appréciaient. Qu'en était- il des différents corps de métiers, des migrants et des paysans?
Les documents directs manquent car voituriers, bûcherons, sabotiers, fendeurs de lattes, scieurs de long... ne pratiquaient guère l'écriture. Pas de livre de raison, de cahier de compte où l'on pourrait découvrir un peu d'intimité dans les marges. Il faut se contenter de lire entre les lignes des documents officiels. Si les voituriers avaient mené une vie de patachon, ils auraient laissé des traces dans les jugements, ou dans les actes de conciliation chez le notaire, histoire d'arranger une affaire à l'amiable plutôt que passer en justice. Rien, à part la divagation quelques bestiaux. Mais, à cette époque, qui n'avait pas une bête à corne dans l'avoine de son voisin? Même le maître d'école a récolté une amende d'une journée de travail plus les frais en 1808 à cause de "ses vaches et bête azine".

Autres sources de renseignements: les actes d'état civil. Sauf pour les décès où, souvent, un voisin peut faire office de témoin (comme Jean Porte, ci-contre), naissances, baptêmes et mariages civil et religieux sont l'occasion de découvrir les liens qui se sont tissés, voici plus de deux cents ans. S'il est fréquent de s'inviter entre pairs -un fils de manouvrier aura souvent un manouvrier pour parrain-, les parents essaient souvent de choisir un parrain (marraine, témoin de mariage...) plus prestigieux pour leur enfant, afin de se mettre sous sa protection. Un manouvrier souhaitera un fermier pour parrain (le fermier régit une ferme, le manouvrier n'a que ses bras pour subsister). Le fermier sollicitera le seigneur sous l'ancien régime, le maire, le châtelain des Moyeux après la révolution.

Table des actes numérisés 1786/1808 AD77 Mi 2829

Essayons d'étayer un peu les lapalissades énoncées plus haut quant aux fréquentations des voituriers. C'est peu dire que les Tirachiens se fréquentent, loin de leur province natale; rares sont les événements de la vie des voituriers dont un autre voiturier n'est témoin. Badoulet, Docquière, Déruelle se retrouvent souvent dans les actes. Déruelle est présent au premier mariage de Docquière, 1803 il le sera encore, avec Badoulet à ses secondes noces, 1807. Au mariage de Badoulet, 1803, on note Déruelle, Docquière et Nival, tous voituriers. Au mariage de Déruelle, 1803, sont présents Docquière et Bienvenu, lui aussi voiturier thiérachien. Quand c'est au tour de Bienvenu de se marier, 1805, il invite Déruelle et Badoulet. Sans compter les naissances et baptêmes. Le roi de la fête semble être Pierre Déruelle, on l'invite tout le temps. Peut être est-il bon vivant; originaire du Hainaut, il manie peut être la blague pas encore belge -la Belgique n'existera qu'en 1830- peut être joue-t'il d'un instrument pour animer la soirée, peut être a-t'il une position privilégiée parmi les voituriers? La sécheresse des actes d'Etat civil ne l'indiquera jamais.

Tous les actes à la page "Traces des voituriers"

Les voituriers fréquentent les autres migrants. Les maçons de la Creuse ont laissé peu de traces à cette époque. Pourtant, leur présence est signalée dès 1792, quand Léonard Aucomte décède, ce sont six maçons de la même région qui figurent sur l'acte. D'autres font renouveler leur passeport dès 1812. Mais aucun ne figure comme témoin dans le registre que j'ai dépouillé en détail, entre 1786 et 1808. Il faut dire qu'à cette époque, les maçons n'avaient pas l'intention de se fixer dans la région. Leur migration n'était que saisonnière, nous le verrons dans un chapitre qui leur sera consacré (mais quand? si je continue à cette allure d'escargot arthritique!)
Pas de traces, donc pas de preuves de relations.

Voir la liste des Passeports pour l'intérieur

Les archives de la mairie conservent une douzaine de passeports destinés à des scieurs de long originaires du Forez. Certains se sont fixés à la Chapelle Rablais, comme Fleury Villard, originaire de Luriecq, Jean Porte de Saint Hillaire, Barthélémy Monteillard d'Allègre au hameau de Serzolle et Edme Tissot, de l'Hôpital le Grand qui, plus tard, deviendra voiturier et rejoindra lui aussi Momignies... une quarantaine de "scieurs d'aix" principalement originaires du Forez, ont laissé des traces dans les archives.

Traces des scieurs de long et terrassiers du Forez

Dans les passeports, on relève un autre groupe de "horsains", non originaires de la paroisse: ils proviennent des clairières et des lisières de la forêt d'Othe. Ils sont charbonniers, marchande de balais, marchands de bagues de Saint Hubert. D'autres ouvriers agricoles saisonniers, originaires de la même région ont été révélés par un conflit qui les opposait au fermier chez qui ils moissonnaient en 1791: "Nicolas Chevillart et six autres soyeurs de Venizy en Bourgogne". Philippe Cyprien Badoulet, Tirachien et fils de Tirachien, épousant Joséphine Rose Fourré, de la forêt d'Othe scelle les liens qui unissent les deux clans (comme on l'a vu plus en détail à la page précédente).

Plus de précisions à la page "Les Fourrey charbonniers et forains"
Voir le dossier sur les moissonneurs migrants

Une cinquantaine de bûcherons ont été identifiés, uniquement pour la commune de la Chapelle Rablais, sur la même période 1786/1808. Ils étaient pour la plupart originaires de la commune, mais ils sont nombreux à figurer sur les soixante douze actes où figurent des migrants.

Voir la liste des bûcherons à la Chapelle Rablais

Forains, voituriers, scieurs de long, bûcherons, charbonniers se cotoyaient et se fréquentaient. Pour la période 1786/ 1808, soixante douze actes concernent des migrants sur les cinq cent soixante et une doubles pages du volume. Quatre ne sont pas exploitables car les métiers des témoins ne sont pas précisés. Il reste donc soixante huit documents significatifs. Pour seize cérémonies de naissance ou mariage, les migrants ont préféré rester entre eux. Dans quarante deux actes, sont mêlés migrants et travailleurs de la forêt ou du cheval. La copie ci- dessous montre en même temps un scieur de long, un bûcheron et un voiturier. L'encre ayant traversé rend la lecture délicate, passez la souris sur l'image noir et blanc pour faire apparaître les métiers en rouge.
Dix actes seulement concernant les migrants ne font figurer que des professions sans rapport avec les voituriers: des gens de la terre. Nous verrons plus loin les relations qu'on peut discerner entre migrants et autochtones.

Dossier: relations entre migrants et autochtones, le détail des actes.

Les artisans du village qui s'occupaient des chevaux sont présents dans les actes des voituriers. Par exemple, sont témoins du mariage d'Edme Tissot (le scieur/ voiturier) et Marie Catherine Lepanneau, en 1795, André Chesneau, maréchal, Etienne Dagourreau, charron, Augustin Grillon, bourrelier, tous de la Chapelle Rablais (et tous capables de signer, ce qui n'était pas le cas de la plupart des voituriers.)
Dans le cadre d'une collaboration avec les Archives Départementales, les élèves de mon petit village avaient construit une maquette de la place du village, telle qu'elle pouvait être au milieu du XIX° siècle, en limant des blocs de béton cellulaire, d'après les plans authentiques. Le cimetière entourait encore l'église dont on reconstruisait le clocher qui avait été foudroyé. Le presbytère menaçait ruine, l'école était jugée trop près des cabarets et des bestiaux franchissaient le muret du cimetière pour brouter entre les tombes. On a fait figurer le charron dont l'atelier était situé près de la mare et le maréchal ferrant (un minuscule cheval se fait ferrer) qui ne disposait pas encore du "travail" qu'on peut encore voir en face du café.

Document: les métiers à la Chapelle Rablais en 1836

Passez la souris sur l'image

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En haut, la meule traditionnelle du charbonnier.
Plus moderne: un four à charbon et ses
vestiges en forêt de Villefermoy parcelle 207