Les voituriers par terre / 8
Complément d'enquête

Rappelons brièvement les "indices": au début du XIX° siècle une bonne dizaine de personnes, originaires de la même région, fait renouveler son passeport dans le petit village de la Chapelle Rablais. D'autres sont découverts dans les archives, ce qui porte à une quarantaine les migrants originaires de Momignies et sa région. Tous sont "voituriers par terre", les ancêtres des camionneurs. Cette concentration de rouliers est pour le moins étrange dans un pays dépourvu de routes! Les tampons au verso de leurs documents d'identité semblent prouver qu'ils n'effectuaient pas de longs parcours, et qu'ils privilégiaient les contrées boisées.
D'où l'hypothèse qu'ils étaient spécialisés dans l'exploitation forestière, la Chapelle Rablais et les lieux qu'ils fréquentaient étant au centre de vastes massifs forestiers.

L'idée que ces rouliers aux provenances lointaines étaient spécialisés dans les charrois liés au bois a été confirmée par plusieurs sources, tout d'abord les courriers reçus par Internet: ce site a été signalé pour la seconde fois dans la revue "Nos ancêtres, vie & métier" , numéro d'avril 2007 consacré aux rouliers, cochers et voitures de poste, (après avoir été remarqué l'année précédente pour le dossier sur les bagues de Saint Hubert, puis dans les hors- série 2008 & 2009 Internet et Généalogie de la RFG, voir la page Liens). Cette très relative notoriété a permis d'établir des contacts qui ont fait rebondir "l'enquête". Plusieurs correspondants comptaient parmi leurs ancêtres un voiturier par terre.

L'un de ces lointains parents figure sur la liste des Passeports pour l'Intérieur conservés à la mairie de la Chapelle Rablais: Jean Louis Bienvenu, originaire de Chimay, département de Jemappes. Il s'avère que sa descendance sera liée avec un autre voiturier: Jean Louis Hubert Lemoust Delafosse, dont les fils Louis Pierre, charron et Martin Alexandre, garçon maréchal, avaient aussi sollicité des passeports.

D'autres correspondants ont relevé des ancêtres voituriers dans la région de Meaux. Des voituriers à Meaux, au croisement de grandes routes et d'une importante rivière, il n'y a là rien d'étonnant.
A noter: "Gilles Claisse (ou Clesse) né en 1708 à Tintigny, près d'Arlon, Luxembourg belge, mort en 1778 à Montceaux les Meaux est venu s'installer et faire souche à Montceaux les Meaux vers 1745. Il était marchand de bois et voiturier par terre." Celui- ci semble plus proche de nos migrants, tant par le travail que par l'origine géographique.

Au coeur de la forêt de la Traconne, au Meix Saint Epoing, petit village- clairière ressemblant fort à la Chapelle Rablais, on m'a signalé "entre 1780 et 1790 l'arrivée de plusieurs personnes dénommées Thiérachiens: Tocq, Bourguignon et Albardier, et tous voituriers; les descendants Albardier seront bûcherons ou scieurs de long," ainsi qu'un Jean Baptiste Nivale originaire du pays de Hainaut, 27 ans, décédé en 1790 qui pourrait être apparenté aux multiples Nival retrouvés autour de la forêt de Villefermoy.

Une rencontre avec une animatrice du Cercle de Généalogie et d'Héraldique de Seine et Marne m'apprit que les voituriers originaires de la Thiérache étaient aussi connus que les maçons de la Creuse ou les petits ramoneurs savoyards. Un petit tour sur les sites de généalogie de Brie, quelques demandes sur les groupes de discussion pour confirmer l'étendue du phénomène et je repartis pour de nouvelles recherches. Me voici plein d'un tout nouveau savoir que je vous propose de partager.

Lien vers le blog du CGHSM

Dans "le patois briard, notamment de la région de Provins, 1930" d'Auguste Diot, récemment réédité par la Société d'Histoire et d'Archéologie de l'Arrondissement de Provins, cet ancien agriculteur inclut dans son glossaire:
TIRACHIEN, débardeur d'arbres en grume dans les forêts, amenant ensuite ces arbres dans les gares ou dans les chantiers de bois au moyen de chariots ou de fardiers. L'origine de ce nom vient de ce que beaucoup de ces gens sortaient autrefois de la Thiérache. Ils avaient des petits chevaux ragotins se dispersant dans la forêt pour chercher leur nourriture et rappliquant au galop auprès de leur maître lorsque celui-ci les rappelait en lançant des coups de sifflet entre ses doigts.
RAGOTIN (cheval) , de taille moyenne, mais solide, bien fait, nerveux.

Dans une contrée où on n'hésitait pas à dire: "Son étabe est infestée pa' la fieuve apteuse", il n'est pas étonnant que le terme Thiérachien soit devenu Tirachien, pour le plus grand plaisir des petits et des grands qui inventèrent cette comptine, trouvée dans l'almanach du Briard de 1887 :

D'autres se sont fixés dans notre région, pour se spécialiser dans les charrois de bois:
" Nous n'avons que fort peu de choses à dire des Thiérachiens: c'est une population que l'on rencontre dans la Brie où elle vit à la manière des Bohémiens. Le jour, ils travaillent à gages; la nuit venue, ils couchent à l'abri de leurs charrettes et lâchent leurs chevaux dans les prairies sous la garde de l'un d'eux. A la moindre alerte, un coup de sifflet se fait entendre, tous les chevaux se rassemblent et les Thiérachiens décampent en un clin d'oeil ."

Histoire des races maudites de France et d'Espagne, Francisque Michel, Paris 1847 AD77 Mdz736

Leur passage ne manquait pas de poser des problèmes. Ils figurent sur les cahiers de doléances, plaintes et remontrances de Presles en Brie, Baillage de Paris, et font l'objet d'une supplique de 1740 "..disant qu'actuellement, il est arrivé dans l'étendue de cette paroisse un nombre assez considérable de voituriers du pays de Tirache qui ont avec eux environ vingt voitures attelées chacune de six à huit chevaux ... "

Les plaintes des paysans ne manquaient pas à l'encontre de ces migrants qui laissaient pâturer librement leurs chevaux aux abords des routes, privant les paysans des maigres ressources que leur permettait le droit de vaine pâture sur l'étendue de la paroisse.

Les riverains ont quelquefois essayé de faire justice eux mêmes: ".. les saisies que quelques Particuliers avoient fait faire des Harnois & Chevaux appartenant à des Voituriers.. " se sont livrés à quelques abus de pouvoir: Le sieur N.. huissier, s'étant ingéré, de son autorité privée, le 16 septembre dernier, (1771) d'arrêter trente un chevaux de quatre des voitures travaillant au charroi des bois de la réserve de Valjouan, (village proche de la Chapelle Rablais) qui paissaient dans les prés fauchés, et où les bestiaux du pays pâturaient aussi depuis quelques jours, a imaginé, sans avoir rien fait signifier constatant la capture, ni le motif, d'exiger premièrement, que le commis du suppliant payât 46 liv. 16 sols pour le souper de lui et de ses recors et vin qu'ils ont bu dans une auberge, et sous prétexte de quelques bottes de foin aux chevaux; secondement, un billet de la somme de 300 livres …

Le ton est souvent monté: "attendu qu'ils usent de violence et souvent même qu'ils prennent la voix des armes..."

Mais ces voituriers, comme les bouchers menant leurs bêtes aux marchés de Poissy et de Sceaux, étaient protégés par la maréchaussée. La sentence du 23 août 1753, concernant la réquisition de biens de voituriers par des Particuliers des environs de Château Thierry ... a ordonné que lesdits Voituriers continueroient de voiturer des Ventes au Port les Bois & Charbons qui y étoient destinés, & pareillement qu'ils continueroient de faire paccager leurs Chevaux & Bœufs dans les Pâtures, Chaumes, Prez fauchés & Terres, après la Récolte, conformément à l'ancien usage ; fait deffenses à tous Particuliers de troubler les Voituriers dans lesdits Paturages; & ausdits Voituriers de causer dommage dans les héritages en valeur.

Des lettres patentes leur ont été accordées, le 3 mars 1787, confirmant le droit à ces rouliers de laisser paître leurs chevaux dans les terres en friche.

LETTRES PATENTES

sur arrêt au sujet des délits qui peuvent être commis par suite des pâturages des chevaux et bœufs, dans les prés fauchés, bruyères, etc.
Versailles, 3 mars1787. Reg. en parlement le 19 mai (R.S.C.)

Louis, etc. Par arrêt cejourd'hui rendu en notre conseil d'état, nous y étant, et pour les causes y contenues, nous aurions, en confirmant aux voituriers connus sous le nom Thiérachiens la faculté dont ils ont ci- devant joui de faire paître leurs chevaux et bœufs dans les communes, prés fauchés, bruyères, et ordonné qu'en cas de dommages par eux commis dans les héritages en valeur, il en seroit dressé procès verbal dans les vingt- quatre heures; et à l'effet d'en constater les auteurs, nous aurions autorisé les juges, officiers publics même, en cas de besoin, les propriétaires, à arrêter un ou plusieurs chevaux ou bœufs desdits voituriers, et à les mettre en fourrière, à la charge néanmoins de les remettre à leurs maîtres aussitôt après la rédaction du procès-verbal dans les vingt-quatre heures, sans pouvoir les y retenir plus long-temps comme aussi aurions ordonné que les voituriers auxquels ledits chevaux ou bœufs seroient reconnus appartenir, et les marchands qui les auroient employés, seroient personnellement et solidairement responsables des indemnités qui seroient prononcées pour raison desdits délits; à l'effet de quoi nous aurions attribué au bureau de notre ville de Paris en première instance sauf l'appel par-devant vous, toutes les demandes en indemnité qui pourroient être faites par les propriétaires et cultivateurs contre lesdits voituriers et marchands, le tout suivant qu'il est plus au long porté audit arrêt, sur lequel nous aurions ordonné que toutes lettres nécessaires seroient expédiées. A ces causes, etc.

lire la suite des lettres patentes
Voir aussi: privilèges des bouchers et des voituriers


  Les passeports, page des choix
  Retour: que voituraient les voituriers

  Suite: le commerce du bois


Jurisprudence générale Répertoire méthodique et alphabétique de législation, de doctrine et de jurisprudence en matière de droit civil, commercial, criminel, administratif de droit des gens et de droit public. tome VI pp 272 / 273...
17 octobre 1771

supplique 1740, Presles
Merci encore à A.L. qui ne se reconnaîtra pas, étant allergique à Internet
Code rural, ou Maximes et réglements concernant les biens de campagne ...
De Antoine Gaspard Boucher d'Argis
23 Août I753
Code rural, même référence qui ci- dessus

Qui croire?   
" Tire à chien : individu qui travaille exagérément"
tel en est le sens dans le parler champenois.
ou
 "Tire à chien : mauvais ouvrier"
d'après un dictionnaire étymologique.

http://www.scribd.com
Französisches etymologisches Wörterbuch
Par Walther von Wartburg

Les petits chevaux ragotins paissant en liberté dans les bois et revenant au coup de sifflet devaient faire partie du paysage habituel. S'ils ne revenaient pas, chose exceptionnelle! c'est que l'affreuse bête du ru de Binel les avait effrayés:
"On ne sait si elle était haute comme une girafe, marchait sur deux pattes comme une autruche, elle avait une affreuse tête d'âne au bout d'un long cou... pour d'autres, elle était, au contraire, basse sur pattes comme une panthère.. sa large tête plate s'encadrait au milieu des buissons et fascinait les passants par deux grands yeux ronds qui lançaient une lumière verdâtre...
Quand les chevaux des tire-à-chien, qui paissaient en liberté dans les bois, s'égaraient par hasard dans les taillis éloignés, c'est que la Bête était passée près d'eux et qu'il avaient été effarouchés par son souffle rauque et nauséabond. "

Briard 1869 Merci encore aux bibliothècaires du Patrimoine,
Astrolabe, Melun, pour leurs recherches


Ragotin: personnage du Roman Comique de Scarron, homme petit et contrefait.
Ragot: Gros et court: femme ragote.
Se dit d'un cheval, d'une jument, de taille ramassée, bien prise, à cou très court.
Larousse du XX° siècle

Certains Thiérachiens étaient des voituriers au long cours que l'on pouvait rencontrer sur les grandes voies :
"Sur les chemins de France, parmi les itinérants, on rencontrait jadis les Thiérachiens. C'étaient des rouliers au long terme. Coiffés de bonnets de laine, vêtus de longues blouses bleues, ils s'en allaient, en belle saison, avec leurs voitures, depuis la Picardie jusque dans la vallée du Rhône. Ils transportaient dans leurs chariots de la boissellerie et de la vannerie. Au XIXe siècle, on pouvait confondre les Thiérachiens avec des bohémiens. " Société d'Archéologie de Vervins et de la Thiérache, article de François de Vaux de Foletier