Soyeurs, piqueurs, sapeurs
et autres calvarniers / 7

prisonniers de guerre, batteurs en grange

L'âge des prisonniers de la Révolution n'est pas indiqué sur les listes Seine et Marnaises. Dans l'étude de Frédéric Jarousse sur les prisonniers en Auvergne, il note une forte majorité de soldats entre 20 et 24 ans, mais aussi la présence d'un tambour de onze ans !
Nous Commissaire des Guerres à la résidence de Fontainebleau conformément aux dispositions de la lettre du Commissaire Général de l'Armée de l'intérieur en datte du 21 du présent mois, et de la déclaration faite par Joseph Couqualer natif de Boheme, cy devant prisonnier de guerre qu'il est dans l'intention de rester en France et de se conformer aux Loix de la République. Il lui est permis d'y demeurer et de s'y établir s'il le juge à propos; en conséquence invitons les autorités constituées et dépositrices de la force armée de protéger ledit citoyen Couqualer et de lui prêter assistance toutes les fois que le cas le requerra, ainsy qu'aux autres citoyens français étant entièrement libre et ne recevant à compter de ce jour aucune solde ny subsistance au compte de la nation, en foi de quoi nous lui avons délivré le présent pour lui servir de passeport à charge pour lui de le faire viser par les administrations municipales dans lesquelles il désirera faire sa résidence.

Je certifie moy Quillard agent municipal de la commune de Quiers, canton de Mormant district de Melun département de Seine et Marne que le citoyen susnommé de l'autre part a travaillier dans ma maison depuis trois ans et qui c'est toujours comporté en maître homme. A Quiers ce sept septembre mil sept cens 97
En marge au recto et au verso: du 10 vendémiaire an huit. Mariage de Joseph Couqualer avec Françoise Doguet, veuve de Denis Boileau.
Passeport manuscrit AD77 L 448

Après l'acte de mariage du 10 vendémiaire an VIII, à Nangis, entre Joseph Couqualer et Marie Louise Françoise Doguet, 31 ans, fille de feu Louis Doguet et de Marie Louise Bony, veuve de Denis Boileau décédé en cette commune le 3 nivôse an IV, on perd la trace de Joseph Couqualer à moins qu'il ne fasse qu'un avec Joseph Couquelet, mort à 70 ans en 1847 à Aye, canton de Marche, province de Luxembourg, Belgique, né vers 1777 ?

Fontainebleau le 28 ventôse an 4° de la République française.
Vu par nous Président et ?? de l'Administration Municipale du Canton de Mormant ce huit Germinal l'an 4° de l'Ere Républicaine.

Nous voici, semble-t'il bien loin du sujet de ce chapitre: moissons et migrants. Patience... Encore un petit paragraphe et nous y revenons.

Les prisonniers de guerre retrouvés dans les archives autour de la Chapelle Rablais étaient originaires de Bohême (de nos jours, en République tchèque) et de Galicie (Pologne et Ukraine), enrôlés dans l'armée autrichienne. Ils avaient fait le long trajet -à pieds- pour combattre en Flandre. Les listes nominatives des dépôts de Beaumont, Egreville, Fontainebleau, Melun, Moret et Nemours n'ont pas été conservées et c'est grand dommage, car les prisonniers de guerre dont on relève la trace à la Chapelle Rablais et environs dépendaient du dépôt de Fontainebleau.

François Romaska, né en Bohême et prisonnier de guerre, devint batteur en grange: journalier allant de ferme en ferme pour battre les gerbes (blé, orge, avoine, fèves, pois..) C'est pourquoi cette longue digression sur les prisonniers de guerre figure dans un chapitre consacré aux moissonneurs migrants.

Naturalisé le 27 floréal an IV à Fontainebleau, veuf de Marie Anne Blaise Dandilieu, il épouse en 1800, à l'âge de 32 ans une veuve de la Chapelle Rablais, Anne Fare Malet, de quinze ans son aînée. Il mourra en 1813, laissant deux fils: Jean et un autre François Romaska né de son premier mariage (un voiturier et l'épouse d'un berger avaient été témoins au baptême; nouvel exemple des bonnes relations migrants, nomades, étrangers entre eux, moins cordiales avec les paysans, plus attachés à la terre).

A n'en pas douter, François Romaska devait avoir un accent à couper au couteau, dû à ses origines: son nom a été retranscrit: Romaska et Roberca dans le même document, Romatka, Romarka, Gromoska (son fils Jean); Hromalk dans d'autres (ce qui était peut être son nom d'origine. Romaska, le nom de sa descendance semble avoir été une création de l'officier municipal de la Chapelle Rablais). Dans le premier jet de son acte de mariage, registre conservé en mairie à la Chapelle Rablais, son nom a été retranscrit Hromalk avant d'être raturé et corrigé Romatka, son lieu d'origine étant "la Boesme". Pour le même acte, sur le registre conservé aux Archives Départementales, l'orthographe est moins fantaisiste et les noms propres plus conformes à la tradition.

armoiries de Just Faÿ Latour Maubourg conservées aux Moyeux, Chapelle Rablais

Un échange de renseignements avec un descendant de François Romaska me mit sur la piste d'un second natif de Bohême, résidant aux Montils, hameau de la Chapelle Rablais. Je ne l'avais pas remarqué parce qu'il avait été obligé de se marier, non dans sa commune de résidence, mais à Nangis: entre le 1° vendémiaire an VII et le 7 thermidor an VIII, les mariages étaient célébrés au chef- lieu de canton, histoire certainement de vérifier si les jeunes gens ne faisaient pas un mariage blanc pour éviter la conscription instaurée par la loi Jourdan du 22 fructidor an VI ( ne nous laissons pas tromper par les années: entre le 22 fructidor an VI et le 1° vendémiaire an VII, il n'y a que quinze jours).

Jean Schelmak, 22 ans, résidant aux Montils, la Chapelle Rablais, né en Bohème, "prisonnier de guerre à la prise de Charleroy". Cette précision m'orienta vers un second militaire qui s'illustra à Valmy, mais aussi Jemmapes, proche de Charleroi. Il s'agit du général du Taillis, né à Nangis dont une rue porte le nom; présent à Valmy et Jemmapes (proche Charleroi) en 1792. Parmi toutes les batailles qui se livrèrent à Charleroi, 1748, 1748, 1792, 1794 et 1815, la plus plausible pour notre prisonnier est celle qui se termina le 25 juin 1794, or le général du Taillis a été destitué du 2 décembre 1793 au 2 février 1795; il n'a donc pas participé au siège de Charleroi, ni ramené de prisonniers dans ses bagages.

Page: le département de Jemmapes

A la fin du XVIII° siècle, si l'on trouve de nombreux migrants venus des provinces de France dans de petits villages comme la Chapelle Rablais, les étrangers sont très rares. J'avais relevé, dans les archives de la commune, la présence de quelques journaliers originaires de Bohême ou de Pologne, sans pouvoir expliquer le cheminement.
Pour l'un d'entre eux, François Romaska, la mention "né en Boesme, prisonnier de guerre, naturalisé Français" figurait sur l'acte conservé en mairie, mais non sur sa copie conservée aux Archives départementales. Je m'étais imaginé qu'il aurait pu revenir d'une campagne dans les bagages du Comte Latour Maubourg, gendre de La Fayette, châtelain des Moyeux, puissant propriétaire à la Chapelle Rablais qui en devint maire: il fut colonel de cavalerie. Mauvaise hypothèse: pendant la Révolution, il choisit d'émigrer et ne participa guère aux batailles de la Révolution.

Page: Latour Maubourg et les Moyeux

La famille Romaska a fait souche dans la région, à la Chapelle Rablais et Saint Ouen en Brie où la municipalité vient d'acquérir la "maison Romaska"

documents généalogiques

Dans le registre de Nangis qui mentionne Jean Schelmak, on découvre le mariage de Joseph Couqualer, le 10 vendémiaire an VIII: "natif Bohême, cy devant prisonnier de guerre, et en état de liberté, ayant fait sa déclaration de rester en France pour y faire sa demeure et s'y établir, et ayant fait sa soumission et ce conformémént aux lois de la République ainsi qu'il apparaît par le passeport délivré par le commissaire de la Guerre à la résidence de Fontainebleau audit Conqualet le vingt huit ventôse an IV ..."
Par chance, ce passeport a été conservé aux Archives départementales, c'est le seul de ce type !

Un secrétaire, recensant les prisonniers polonais:
"Ce sont des noms du diable qu'on peut difficilement écrire; encore moins prononcer. Enfin, vaille que vaille, déchiffrera qui pourra. J'ai fait de mon mieux."
8 vendémiaire an III, agent national du district d'Issoire

"En décembre 1790 commence la révolution brabançonne et Charleroi connait une nouvelle période de troubles : les Autrichiens occupent la ville le 25 décembre ; ils cèdent la place aux vainqueurs français de Jemappes avant de la reprendre en mars 1793. Charleroi, dès l'arrivée des Français, proclame sa sécession du Comté de Namur. Elle demande plus tard, alors qu'il est question de créer les États-Unis de Belgique, d'être plutôt rattachée directement à la France. En 1794, le général Charbonnier met le siège devant la ville mais est repoussé. C'est Jourdan, qui après six jours d'un bombardement intensif, parviendra à prendre la place. C'est pendant cette double bataille qu'on eut recours pour la première fois à l'observation aérienne d'un champ de bataille." Wikipédia

".. ne recevant à compter de ce jour aucune solde ny subsistance au compte de la nation.."
Le Commissaire des Guerres à la résidence de Fontainebleau avait certainement émis un avis favorable à la demande du désormais citoyen Couqualer, car entretenir des centaines de prisonniers revenait fort cher. Il fallait les loger, les nourrir, les vêtir et même leur verser une solde: "Il leur sera alloué provisoirement pour leur entretien, sur les fonds extraordinaires de la guerre, la totalité de leur solde et des appointements de paix dont jouissent les grades correspondants de l'infanterie française."
Assemblée nationale, séance du 4 mai 1792

Manoël José Rosado, capitaine portugais, prisonnier depuis 271 jours à Nangis a perçu 296,10 livres, un peu plus d'une livre par jour; moitié moins pour José Dasilva, matelot.
A cela s'ajoutaient les frais de nourriture et de surveillance. Un état pour Donnemarie cite
:
"7 seaux à puiser l'eau, 5 marmittes à potage, pour transport des marmittes de Provins à Donnemarie, gamelles, coins pour fendre le bois, raccomodage de deux marmittes, raccomodage de seaux, ramonage de cheminées, réparations pour clôture de casernes, lettres et paquets consernant les prisonniers, réparation aux casernes, transport de deux prisonniers à l'hôpital de Provins, menus frais de officiers muicipaux pour différentes dépenses concernant leur service..." pour un total de 1248 livres 16 sols, 1 denier.

Ces dépenses en temps de guerre provoquaient l'ire de quelques uns:
"S'ils sont malades, qu'on les mette à l'hôpital, s'ils se portent bien, qu'ils travaillent, et point de solde, point de dépenses pour eux d'aucune manière. Salut et fraternité."
ADL 5713, 29 fructidor an II

Compte des dépenses occasionnées par les prisonniers anglais détenus dans les cantons de Chalautre-la-Graude, Champcenest, Cucharmoy, Donnemarie, Jouy-le-Chatel, Nangis et Sourdun (6 brumaire an IV) L448 pièces 20 à 27

dont Compte des prisonniers de guerre maritime du dépôt de Nangis à partir du 29 vendémiaire date de leur arrivée de Brest jusqu'au 5 thermidor Epoque de leur réunion générale au chef lieu de district.

Archives de la Loire citées dans l'étude de Frédéric Jarousse sur les prisonniers en Auvergne

Autre temps, autres moeurs: au Moyen Age, on passait au fil de l'épée la piétaille prisonnière, en se gardant bien de blesser les nobles que l'on pouvait ainsi rançonner. Un exemple local avec l'inventaire de la ferme des Clos (située sur la commune de Fontains, mais tournée vers la Chapelle Rablais).
" Après les premières invasions anglaises de la guerre de Cent Ans, le roi Jean le Bon donne à Tristan de Maignelay des terres, parmi lesquelles le fief des Clos. Après la bataille de Poitiers au cours de laquelle son père est fait prisonnier avec le roi Jean le Bon, Tristan vend ses terres pour payer la rançon, mais garde le fief des Clos."

notice de Fontains, le patrimoine des communes de la Seine et Marne, ed Flohic

L'Ostel appelé des CLOZ, si comme il se comporte, c'est assavoir une grant sale contenant trois chambres dessus et deux dessoubz à quatre cheminées dessubz et dessoubz.
Item, un grand grenier et étables dessoubz.
Une chapelle, cuisinne et despence dessus joignans aus dictes chambres et sale, couvertes de tuiles bien et souffisamment.
Item, une granche à dix travées couverte de tuile.
Item, le colombier tournant à eschièle à roue bien peuplé de colombs.
Item, une autre maison contenant deux chambres et une cave dessoubz à dix pas de degrez, couverte à tuiles.
Un gelinier et dessoubz une estable à mettre pourceaux, couvers de tuile, cloz à murs tout entour le pourpris et trois jardins emprès.

Archives nationales JJ 119 n°232 f° 145 cité par Siméon Luce dans "Du Guesclin" 1876

voir la page sur les Clos
Article "prisonniers de guerre" du dict. de l'Ancien Régime

Les soldats de Bohême, recensés dans les autres dépôts et pour lesquels nous avons des précisions, ont été capturés, principalement à Cassel, Charleroi, Lille, Namur, Poperinge, Sélestat; ceux de Pologne à Camine (?), Lille, Maubeuge, Namur, Poperinge, Rosbruk et Sélestat; soit à environ mille cinq cents kilomètres de leurs foyers. Combien de jours de marche pour cette armée traditionnelle quand on sait que Napoléon, champion de la "guerre éclair" déplaça la Grande Armée du Rhin au Danube en une dizaine de jours, moyenne de vingt cinq kilomètres quotidiens, ce qui était considéré comme un exploit ? Par convois d'une à deux centaines, les prisonniers sont ensuite arrivés en Brie; quelques centaines de kilomètres en plus.
Combien de semaines aurait-il fallu pour un retour au pays? Et quel avenir les attendait en Europe de l'Est à leur retour? Ces jeunes gens se seraient- ils enrôlés dans l'armée autrichienne si l'avenir leur avait souri? Rien d'étonnant à ce certains aient choisi de rester là où le sort les avait expédiés.

Revenus à la vie civile, quel métier pratiquer? Artisan spécialisé, on découvre un cordonnier qui trouve de l'embauche au Châtelet en Brie: "Jean Kosvatche, âgé de vingt quatre ans, de la profession de cordonnier, prisonnier de guerre du dépôt de Fontainebleau, cy devant soldat au régiment de Michel Wallis, de la religion catholique, natif de Kraschow en bohême, taille d'un mètre soixante huit centimètres, cheveux et sourcils blonds, yeux bleus, front quarré, nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, marqué de petite vérole, travaillant depuis Messidor dernier chez le citoyen Lépicier, cordonnier au Châtelet, en vertu de permission à lui délivrée par le commandant du dépôt de Fontainebleau. A déclaré que son intention est de fixer sa résidence en France, d'y acquérir les droits de citoyen, et d'en supporter les charges, le tout à dater de ce jour.
Et a requis le présent acte octroyé, fait et passé au Châtelet en l'étude le cinq vendémiaire an neuf de la République française, avant midy, en présence des citoyens Denis Benoist, perruquier et Simon Baschet, vigneron demeurant au Châtelet témoins requis et ont signé."
Minutes du notaire Pinault, le Châtelet en Brie, AD77 , 227 E 105

Bien plus tard, en 1837, c'est un tailleur d'habits, lui aussi originaire de Pologne: Joseph Barowiski, dit Zaltaro, résidant aux à la Chapelle Rablais, qui désire se rendre à Tours. On trouve aussi sa trace dans le dossier des Redevables du Trésor pour n'avoir pas payé une amende de 99,35 francs pour délit rural: "décédé, l'endroit nous est inconnu." Une fois de plus, le nom avait été écorché: il y est nommé "Zakari", garçon tailleur.

D'après son passeport pour l'intérieur, il était né vers 1792, difficile pour lui d'avoir fait partie du contigent des prisonniers de la Révolution française, mais peut être a-t'il fait partie d'un autre groupe surnommé les "Polonais de Napoléon", soldats enrôlés dans la Grande Armée retrouvés en grand nombre dans les archives de l'Oise et de l'Aisne: "Ces Polonais sont pour la plupart d'anciens militaires (soldats et sous-officiers) engagés pour la France ou aux côtés de la France pendant les campagnes napoléoniennes. Les premières recherches montrent qu'ils se sont établis en France en 1814 et 1815 après avoir bénéficié d'un congé absolu, après avoir déserté, après avoir refusé de repartir pour la Pologne alors que l'armée polonaise passait sous le contrôle de la Russie, ou tout simplement parce que, faits prisonniers de guerre à l'étranger, ils sont rentrés en France alors que leurs régiments étaient déjà repartis pour la Pologne. A l'époque où ils s'établissent en France, ils ont entre 18 ans et 33 ans. "
Pour la Seine et Marne, le site qui les recense a découvert treize "Polonais de Napoléon" : Jean Chuchrowski, Félix Constantin, Joseph Darnosky, Jacob Dombrowsky, Maurice Lazare Dorofew, Ignace Kolischenko, Jean Sansdoigt, Théodore Sinckave, François Tamoulin, Alexis François Thomas, Jean Vavresky, Nicolas Yvonnet, Thomas Wasset.

lien vers le site "les Polonais de Napoléon"

Joseph Barowiski, dit Zaltaro, avait 22 ans en 1814, âge tout à fait compatible avec l'état de soldat. S'il n'a fait partie des "Polonais de Napoléon", peut être notre garçon tailleur a-t'il participé à la Grande Emigration de 1831, suite à l'échec de l'insurrection contre la domination russe. "Dix mille Polonais, impliqués de près ou de loin dans l'insurrection, décident de rejoindre la France, où les autorités administratives tentent de canaliser cette nouvelle vague de leur mieux. Frédéric Chopin arrive à Paris avec ce groupe... D'autres, moins connus, simples soldats, paysans ou artisans, prennent le même chemin et sont envoyés dans des dépôts en attendant des jours meilleurs." Les Polonais en France au XIX° s

L'ordre règne à Varsovie
Litho de Granville 1831

Retour aux prisonniers de guerre de la Révolution. S'ils n'avaient pas le désir ou la possibilité d'un retour dans leur pays d'origine, s'ils n'avaient pas de spécialité, tailleur comme Joseph Barowiski, dit Zaltaro ou coiffeur comme Jean Kosvatche, quelle activité pouvaient- ils pratiquer?

Que faire quand on est pauvre, ancien prisonnier ou déserteur, étranger, baragouinant un français approximatif avec un accent à couper au couteau, alors que les manouvriers du cru, craignant la concurrence, ne rivalisaient certainement pas d'amabilité pour vous faire une petite place?
Il leur a fallu prendre un travail des plus ingrats, comme ces "émigrés, Qui venaient tous de leur plein gré, Vider les poubelles à Paris" pour citer Pierre Perret, proche voisin de la Chapelle Rablais.
Batteur en grange est un métier qui ne demande pas de lourds investissements: deux bâtons reliés par une courroie de cuir pour le fléau, un grand panier plat, le van, pour séparer le grain de la balle, un sac...

C'est un instrument fort simple, composé de deux morceaux de bois d'inégale longueur et grosseur, réunis bout à bout par une lanière de cuir qui leur permet d'articuler en tous sens. Le morceau de bois le plus long sert de manche, et le plus court est la masse qui sert à battre le blé étendu sur une grange... Encylopédie Diderot

On a vu dans d'autres chapitres que l'origine géographique et le métier étaient souvent liés: s'ils ne sont pas locaux, les voituriers débardeurs de bois sont thiérachiens, les maçons viennent de la Creuse, les scieurs de long, du Forez, les forains, de l'Yonne, les moissonneurs à la sape, du Nord, les cordonniers, de Lorraine... Par contre, penser que les batteurs en grange sont originaires d'Europe de l'Est ou inversement que les Polonais ou Bohémiens sont forcément batteurs en grange serait une belle ânerie. D'une part à cause du nombre considérable de ces journaliers: "Dans une ferme de quelque importance, il y avait quatre ou six batteurs formant deux équipes." Diot, le Patois briard ; d'autre part à cause du nombre infime de Polonais et Bohémiens révélés: moins d'une dizaine. (Tout nouveau renseignement sera bienvenu )

A part un tailleur et un coiffeur, on note une forte proportion de batteurs en grange. En plus de François Romaska cité plus haut, on découvre Jean Stasny, qui demande un passeport pour l'intérieur en 1809, lui aussi originaire de Bohème, dont on perd la trace, et, une année après, François Fauvel, Polonais , en France depuis 1791; il se marie, a au moins un fils dont François Romaska est parrain, demande des passeports à la mairie de la Chapelle Rablais. Il n'est pas clairement indiqué qu'il a été prisonnier de guerre, mais sa description montre qu'il a eu une vie aventureuse: "Signes particuliers: une cicatrice derière loreille droite, un coup de feu au tibia de la jambe gauche." passeport de 1817. Bien qu'établi aux Montils, il a beaucoup voyagé: Sancy, Seveille (Septveilles, dans la région de Provins), puis Verdun, Luxembourg, Mayence, Kaiserslautern, Epense, Remicourt... passeport de 1810, mairie Chapelle Rablais

La profession de Jean Schelmak n'est pas précisée, quand il se marie au "temple décadaire" de Nangis le 10 frimaire an VII, pas plus que celle de Joseph Couqualer. On sait que ce dernier fut employé par le cultivateur Quillard de Quiers, qui en fut fort satisfait. Il est certain que la ferme Quillard employait à demeure des batteurs en grange, car l'un d'eux fut récompensé au Comice agricole de Melun, le 1° juillet 1832: "Prix des batteurs en grange, premier prix: Granda (Denis), cinquante quatre ans de service, chez M. Quillard aux Loges de Quiers" , parmi autres prix de labour, de charretiers, de bergers, de pâtres, de servantes de ferme "Premier prix, Boucher (Charlotte), onze ans, chez M. Dutfoy à Brie" sans compter le prix posthume décerné à un berger, on était en 1832, année du choléra. Le Cultivateur juillet 1832

documents généalogiques sur les Polonais et Bohémiens découverts près de la Chapelle Rablais
délibérations du Conseil municipal de la Chapelle Rablais, 1832

Le labeur de batteur en grange était fort éloigné de celui évoqué par ce biscuit de porcelaine, où le jouvenceau semble prêt à rejoindre les bergères à crinoline et leurs moutons à noeuds- noeuds roses du hameau de Trianon. "Le battage au fléau est de tous les travaux de la ferme le plus rude et le plus nuisible à la santé des hommes qui s'y livrent, et en même temps que le moins lucratif." Dictionnaire d'hygiène publique et de salubrité 1862 Le Journal des Connaissances utiles, 1832, le met second au classement de l'insalubrité, après celui de peigneur de chanvre.
" J'ai été successivement, et quelquefois dans le même temps, peigneur de chanvre, tisserand, batteur en grange, semeur de blé, et tireur de marne à la hotte. Comme peigneur de chanvre, j'ai gagné l'enrouement dont vous voyez que je suis encore affligé; comme tisseur de toile, je fus pris de douleurs rhumatismales dans le lieu frais où j'avais dû placer mon métier, comme batteur en grange et semeur de blé chaulé, j'ai contracté une toux qui ne m'a jamais quitté; et obligé de porter à la hotte, d'un trou de cinquante pieds de profondeur, sur la berge, un quintal de marne humide à chaque fois, je me suis démis une épaule." Tableaux de la vie rurale 1829

Dans "le Patois briard", Auguste Diot décrit avec précision le travail des batteurs, en Brie: "Avant la mise en pratique générale des machines à battre, par des entrepreneurs de battage, chez tous les cultivateurs, c'est-à-dire à la même époque où la moisson se faisait à la faucille, toutes les céréales, blé, avoine, orge, se battaient au fléau (au fiau) par des batteurs (des batteux)... On commençait le battage du blé dans les premiers jours de septembre, afin de préparer les semences pour la binaille qui commençait vers le 25 de ce même mois..."

La suite sur la page: les batteurs en grange en Brie

Pour toutes ces tâches, le batteur perçoit "pour frais de battage, environ le quatorzième de la récolte battue; et, dans le pays où l'usage des cinqueneurs est établi, il perçoit la sixième partie et il se charge du faucillage." La maison rustique 1845 On peut aussi lui faire l'aumône de la paille qui liait les gerbes: "Ainsi on permet généralement au batteur en grange d'emporter les liens de gerbes par lui battues. Partout aussi, le glanage est toléré et la famille en profite pour recueillir chaque année quelques boisseaux de grains..." Les Ouvriers: Des Deux Mondes 1857

"Les batteurs étaient payés au boisseau de grain battu et nettoyé. Avant l'invention des tarares, qui ne date que de soixante-quinze à quatre-vingts ans, (1930-80= 1850) les batteux nettoyaient le grain battu, le séparaient de ses balles, ou menues-pailles, au moyen d'un van qu'un batteux secouait et, ensuite, on versait le blé en grain dans un crible qu'un autre batteux balançait à son tour pour épurer entièrement le grain de ses notions et graines étrangères, puis versait le grain complètement nettoyé sur l'aire de la grange en un tas... Le vannage terminé, on mesurait le grain au boisseau, en présence ou avec l'aide du maître ou de l'un des siens ; on versait cinq ou six boisseaux dans un sac qu'un batteur montait au grenier. Quelques-uns, de force exceptionnelle, portaient un sac entier de 120 kilos." Auguste Diot

Comme les moissonneurs à la faucille qui n'ont pas survécu à la concurrence de la moissonneuse Mac Cormick, les batteurs en grange ont été balayés par la mécanisation:
"Le batteur en grange, qui ne bat habituellement que cent livres de blé par jour, est à peu près au batteur- machine comme un est à cent."
La maison rustique 1845
on fit venir des batteurs en grange, armés de leurs fléaux, pour lutter contre les machines américaines, anglaises et françaises. Or, voici le résultat de cette lutte: les six batteurs, en une demi-heure, ont battu... 60 litres de blé; la machine Duvoir (France) ... 250; la machine Clayton (Angleterre) 410; la machine Petts (Etats Unis) 780 Journal des économistes 1885


  Les passeports, plan du site
  1° page: les moissonneurs saisonniers de Brie
  2° page: les moissonneurs migrants
  3° page: les soyeurs, moissonneurs à la faucille
  4° page: Piqueurs et sapeurs
  5° page: la paye des moissonneurs
  6° page: faux, faucille ou sape ?
   

   Courrier


 

Les paragraphes sur les prisonniers de guerre de la Révolution française en Seine et Marne n'ont pas l'ambition de faire le tour du sujet; je me suis contenté d'extraire des archives les éléments en relation avec les migrants. Vous pourrez consulter l'étude très poussée des déserteurs et prisonniers de la Révolution dans l'Aube et la Marne par Henri-Claude Martinet sur le site Histoire-Généalogie.

L'arrivée de la batteuse sera encore l'occasion de regrouper tout le village, mais ce sera la fin d'une époque, où la moisson d'un blé encore parsemé de coquelicots et de bleuets, rassemblait, en plus de tous les manouvriers de la commune, des cohortes de migrants...

Les prisonniers de guerre percevaient un"prêt", soit environ 10 sous, 24 onces de pain, du bois pour la cuisson des aliments et éventuellement le chauffage: deux cordes un tiers en été, cinq cordes un tiers en hiver, une botte de paille, au minimum comme couchage (relevé dans l'ouvrage de F Jartrousse, voir biblio), ce qui pesait sur les finances d'un Etat qui avait d'autres postes budgétaires à pourvoir:
"Citoyens, les dépôts de prisonniers de guerres se multiplient de plus en plus sur le territoire de la république ; nos nombreuses armées aux frontières nous occupant avec plus d'intérêt et de raison, le trésor nationnal doit s'ouvrir pour elles, et se resserrer économiquement pour un étranger ennemi que le sort de la guerre a jetté dans notre climat. Sans faire des avances, il ne coûte que déjà trop cher à l'état. " AD Loire L 5706 18 fructidor an II

C'est pourquoi, quand leur uniforme était tombé en lambeaux, il leur fallait compter sur leur bonne fortune pour ne pas aller en haillons: " Les souliers reviennent aux défenseurs de la patrie, à nos frères d'armes, et des sabots à ces soldats autrichiens qu'il est besoin d'asservir à une police sévère. Que ceux qui travaillent se procurent des souliers sur le produit de leurs journées, cela se peut ; mais celui qui, par inaction, n'aura point de chaussure, doit garder la chambre, ou porter des sabots ; il n'a point de service à faire parmis nous, et doit rester bien séparé de l'ordre civil et militaire" même source
Cependant, on prenait grand soin que ces prisonniers ne disparaissent pas dans la nature car ils contituaient un vivier pour l'armée française, principalement la marine, ou une monnaie d'échange pour des Français captifs à l'étranger: "...nos braves frères d'armes faits prisonniers l'anguissent chez les puissances coalisées..." AD Loire L 4506, 28 vendémiaire an 3
Pour éviter les évasions, ils devaient porter en signe distinctif une lettre "E" "façonnée en drap d'une couleur tranchante avec celle de l'habit et cousue sur les deux bras" arrêté de la Convention, 29 messidor an II, article 7
"Et quand ce sera fini de battre, il faudra vanner, se casser les bras, s'échiner des reins pour balancer le van. Et je te secoue, et je te remue, tant pis pour les reins." Marcel Aymé, La Jument verte