Soyeurs, piqueurs, sapeurs
et autres calvarniers

faux, faucille ou sape ? / 6

La moissonneuse Mac Cormick, inventée en 1834 qui se diffusa dans les grandes exploitations françaises après la guerre de 1870 pouvait récolter 3 ou 4 ha par jour alors qu'il fallait "un habile moissonneur (à la faucille) pour abattre en un jour 20 ares de céréales. Dans le même temps, un sapeur (sape flamande) coupait du grain sur une superficie de 40 ares. Un faucheur pouvait moissonner une surface de 60 ares, mais il avait besoin d'un aide pour amasser et ranger le grain derrière lui." (Maison rustique du XIX° siècle)
Au début du XIX° siècle, pourquoi ne pas avoir abandonné la moisson à la faucille,
mode de travail moins efficace et plus gourmand en main d'oeuvre ?
La faux était amplement utilisée, à la fin du XVIII° siècle, mais pas pour la moisson des blés, ainsi que l'indique la définition donnée par l'Encyclopédie de Diderot:

Faulx, s. f. (Taillanderie & Economie rustique.)
instrument tranchant qui sert à couper les foins & les avoines, mais monté différemment pour ces deux ouvrages. La faulx à foin est montée sur un bâton d'environ cinq piés de long, avec une main vers le milieu. La faulx à avoine a une armure de bois. On lui a pratiqué quatre grandes dents de la longueur de la faulx, pour recevoir l'avoine fauchée, & empêcher qu'elle ne s'égrene.

Doc: la moisson dans l'Encyclopédie Diderot

En France, on ne savait pas faire de bonnes faux: "On sait.. que la faux, un des instruments les plus précieux à l'agriculture, ne se fabrique encore nulle part en France, l'étranger est encore le maître de nous la vendre le prix qu'il veut y mettre et même dans les circonstances présentes (en 1794) nous en priver tout à fait." cité dans l'article de René Tresse

Mais ce n'est pas la seule raison de la désaffection de la faux. Elle coûtait cher et l'instrument était le plus souvent à la charge du moissonneur: une lame de 22 pouces valait 36 livres à Provins, en thermidor an III.
AD77 L446
Sachant qu'un homme, pendant la moisson, percevait trente sous par jour à Nangis en 1789 Arthur Young, l'achat d'une faux correspondait à un peu moins d'un mois de salaire (une livre valant 20 sous).
Les étapes de la fabrication étaient compliquées:
la préparation du métal par soudage à chaud d'une lame d'acier entre deux lames de fer, l'affinage, le corroyage, l'étirage, la trempe, le recuit et l'émoulage... et nécessitaient un acier spécial, fondu au creuset.
René Tresse, voir bibliographie

 

On a vu que la faux pouvait donner des résultats imparfaits si elle n'était pas bien maniée:"Avec les piqueux, les maladroits surtout, de nombreux épis verdaient s'échappaient du harnais et jonchaient le sol de tous côtés, ce qui n'avait pas lieu avec le soyage, travail propre et parfait."
Le patois briard

Cent mille faux étaient importées de l'étranger; la plupart provenaient de la province de Styrie en Autriche, ou d'Angleterre où elles étaient fabriquées avec de l'acier suédois. Ce qui devint vite problématique quand la France entra en guerre contre une coalition de pays: Prusse, Autriche, Piémont en 1792, rejoints par l'Espagne, la Hollande et l'Angleterre en 1793. Cela devint encore plus problématique quand fut établi le blocus continental, empêchant tout commerce légal avec l'Angleterre. D'autant plus qu'en temps de guerre, fers et aciers étaient plutôt destinés à l'armement; il fallut attendre la Restauration pour que ces matériaux retrouvent un usage civil.

Pendant la Révolution, les Français ont bien essayé de produire des faux dans des ateliers; mais ils "ne sont pas amenés au degré d'activité dont ils sont susceptibles." Commission d'Agriculture et des Arts, 17 prairial an III
L'état du stock en 1795: "175 faux finies, 496 ébauchées, 91 manquées." On prévoyait 240 faux par décade avec 24 ouvriers (soit une faux par jour par ouvrier!) alors qu'à l'étranger "trois ouvriers font en un jour deux douzaines de faux à la main et trois douzaines avec le martinet." cité dans l'article de René Tresse
Lettre du 15 thermidor an III "... Ils s’évadent à la faveur des ténèbres, escaladent les murs ou franchissent la rivière et vont piller les jardins et les propriétés. Maintenant ils sont gardés par les citoyens de la commune. Plusieurs sont aux fers pour délits par eux commis d’autres sont simplement en détention aux prisons. Tous les matelots en général sont mauvais sujets déterminés ou capables de le devenir. Cette esquisse de leur conduite doit suffire, Citoyen, pour vous engager à solliciter leur prompt renvoy. Leur nombre effectif s’élève à 250, tous pris à bord de vaisseaux et navires marchands..."

Les faux étaient chères, elles étaient rares, cependant, des tentatives ont été faites pour les introduire, sous la Révolution, puis l'Empire. "Si les faulx de 22 pouces qui sont offertes à 36 livres par la commission, peuvent être utilement employées au fauchage des bleds, je vous en informerai en vous faisant passer les demandes qui pourront en être faites par les cultivateurs." ainsi se termine une lettre du Procureur Sindic près l'Administration du District de Provins, le 17 thermidor an 3° de la République, une et indivisible. AD77 L446 Il n'est pas certain que tous les agriculteurs en aient fait la demande: "Il paraît que plusieurs cultivateurs de la Brie et de la Beauce ont adopté le mode de faire moissonner avec la faux, ce qui rend moins nécessaire les moissonneurs à bras..." se plaint le préfet de l'Yonne qui craint des troubles si ses manouvriers ne trouvent pas d'ouvrage cité dans l'article d'Abel Châtelain, la lente progression de la faux. Dans le contrat de soyage des Ecrennes, il est bien précisé: "promettent et s'obligent... d'y travailler sans discontinuation jusqu'au soyage parfait de la totalité de ladite récolte, sans pouvoir se livrer à d'autres travaux ou de semblables pour d'autres cultivateurs" ce qui sous entend que certains groupes ne se gênaient pas pour laisser tomber un paysan s'ils avaient trouvé de meilleures conditions ailleurs. Les fermiers ne cherchaient pas à bouleverser les traditions "... parce que la main- d'oeuvre étant recherchée à l'époque des moissons, on pourrait se trouver subitement sans ouvriers..."
La Maison Rustique

Cela arriva en juillet 1794. La loi du maximum général avait essayé de mettre fin à l'envolée du prix des céréales en bloquant les prix, ce qui eut l'effet inverse: "Instantanément, les greniers et les magasins se vident de leurs marchandises. Chacun achète tout ce qu'il peut pendant qu'il est temps et les paysans dissimulent leurs récoltes plutôt que de les vendre à vil prix. Le gouvernement tente de réagir en appliquant des peines très dures aux contrevenants, y compris la prison et la guillotine.." site Hérodote
Pour protester contre le blocage des salaires, seul un moissonneur sur dix se présenta en juillet 1794, il fallut débaucher les ouvriers du bâtiment de Paris et les munir de faucilles confisquées pour que la moisson puisse avoir lieu.

Page de documents sur les troubles céréaliers à Nangis 1789 et 1791

"La Convention nationale, après avoir entendu le rapport du comité de salut public décrète:
Art. prem. Tous les citoyens et citoyennes qui sont dans l'usage de s'employer aux travaux de la récolte, soit qu'ils résident dans les campagnes, soit qu'ils soient domiciliés dans les villes, sont en réquisition pour la prochaine récolte."

Décret qui met en réquisition les gens de la campagne pour les travaux des récoltes; 11 prairial, an 2

Dans les départements habitués à fournir de la main d'oeuvre saisonnière pour les moissons, on réquisitionna les manouvriers : "La Brie manque de bras pour ses moissons, il faut lui en procurer; je requiers à cet effet .... les agens municipaux des communes dans lesquelles il existe des ouvriers habitués à les quitter pour aller travaillier dans cette riche contrée, de leur notifier aux termes de l'article 3 du décret du 11 prairial la requête de s'y rendre..." AD 10 L 534 ; 6 thermidor an II / 24 juillet 1794

"Le secrétaire a donné lecture d'une lettre extraordinaire transmise par les administrateurs du département de Seine et Marne, par laquelle ils exposent que les grains dans leur arrondissement sont parvenus à une complette maturité, qu'on ne peut sans d'exposer beaucoup différer un instant de les moissonner, mais que les bras manquent de toutes parts, qu'ils invitent l'administration du département de vouloir bien leur porter de prompts secours... L'administration du département arrête que les six districts de son arrondissement dirigeront sur le champ sur les communes de Provins et Rozoÿ tous les citoyens de l'un et l'autre sexe qui étaient dans l'usage de s'y porter chaque année pour y faire la récolte et dont il doit avoir été tenu registre dans chaque municipalité de leur arrondissement, que même ils y feront presser tous les ouvriers propres à ce genre de travail qui ne seraient pas d'une extrème nécessité dans le lieux de leur résidence..." Délibérations de l'administration du Département de l'Aube Séance publique du 7 thermidor an 2

C'est ainsi qu''Aix en Othe prévoyait d'envoyer plus de soixante dix moissonneurs, hommes et femmes, sur les mille cinq cents habitants que comptait le bourg :
"Liste des citoyens de la commune d'Aix en Othe partis pour les communes de Champagne et Brie sur la fin de Messidor pour faire les ouvrages de la moisson: Abraham Porcherot et Reine Salmon sa femme, Antoine Jacquelin, Jean Vincent, Pierre Nicolas Rouge, Georges Michel, Pierre Rouge, Edme Vincent, Edme Mahaut, Charles Moré, Hubert Gabut, Pierre Galettier, Edme Hauvit et Marie Tonnellier sa femme, Claude Tonnellier et Marie Jeanne Roy sa femme, etc..." AD 10 L 534

Si la plupart des marins anglais et portugais qui semaient tant la perturbation dans Provins, "emprisonnés" dans ce qui avait été le Couvent des Cordelières, furent échangés contre leurs homologues français, et la plupart des "Autrichiens" au cours de l'an IV, d'autres prisonniers de guerre ne rejoignirent pas leur province d'origine et se fixèrent dans la région. Ce que nous détaillerons à la page suivante...


  Les passeports, plan du site
  1° page: les moissonneurs saisonniers de Brie
  2° page: les moissonneurs migrants
  3° page: les soyeurs, moissonneurs à la faucille
  4° page: Piqueurs et sapeurs
  5° page: la paye des moissonneurs
 
 

   Courrier

On a vu plus haut que les prisonniers de guerre n'étaient pas les bienvenus dans les campagnes: "Ce seroit une calamité publique que l'arrivée de nouveaux prisonniers de Guerre dans ce district pour les travaux de la moisson ..., il sont craints de toutes parts et deviendroient le fléau des campagnes s'ils étoient employés aux récoltes." Cependant, au cours de l'été 1795 pour lequel nous avons des archives, ils ont été largement utilisés. Ainsi à Meaux où sur les 364 prisonniers du dépôt, seuls quatre vingt sept y sont restés. Eliminons le malade et les six mauvais sujets qui étaient en cellule -de vrais prisonniers, ceux-là- ce furent deux cent soixante dix soldats étrangers qui prêtèrent leurs bras pour la moisson. STO avant l'heure.

Les prisonniers des guerres révolutionnaires étaient nombreux en Seine et Marne. Leur recensement en thermidor de l'an III de la République (1795) en révèle près de deux mille cinq cents.

Ils étaient répartis dans tout le département. Certains centres de rétention ont dressé des listes nominatives que l'on peut retrouver dans la série L des Archives départementales: à Bray, des Allemands et Hongrois; des Anglais, Danois et Hollandais à Champcenest; des Bohémiens et Polonais à Coulommiers; des Anglais et quelques Hollandais à Cucharmoy, comme à Donnemarie; des Anglais, Ecossais, Irlandais à Jouy le Châtel; des Anglais à la Croix en Brie; des Bohémiens, Allemands, Polonais et Russes à la Ferté Gaucher; des Anglais, Autrichiens et Allemands à Meaux; des Anglais, Danois, Ecossais, Irlandais, Portugais à Nangis; des Anglais, Autrichiens, Allemands, Hongrois, Polonais à Provins comme à Rebais; des Autrichiens et Hollandais à Rozay; des Anglais à Sourdun, sans compter quelques représentants de la Turquie, de la Valachie, de la Moravie, plus un Américain et un Africain.
AD77 L 448

A Nangis, la ville proche de la Chapelle Rablais, on recense cinquante cinq prisonniers, deux mourront à l'hôpital de Provins huit s'évaderont.
Ambrosio José de Carvo, Vincente Dasilva, Archibald Mac Pherson, John Holdin... leur origine est portugaise ou britannique (en séparant bien Anglais, Ecossais et Irlandais) on trouve aussi un Américain et quelques Danois. Ils sont matelots (29), maîtres d'équipage (6), capitaines (un capitaine, sept seconds, trois capitaines en troisième), charpentier, aumonier, chirurgien, écrivain... et même quelques passagers, tous capturés sur des navires.

L'année suivante, an III, 1795, on fit aussi appel aux prisonniers des guerres révolutionnaires, ce qui n'était pas du goût du Procureur Sindic près l'Administration du District de Provins, cité plus haut:
17 thermidor an III
" Ce seroit une calamité publique que l'arrivée de nouveaux prisonniers de Guerre dans ce district pour les travaux de la moisson; bien loin que ces êtres soient désirés pour leur utilité, il sont craints de toutes parts et deviendroient le fléau des campagnes s'ils étoient employés aux récoltes; Les fermiers ne consentiroient pas à s'en servir et l'administration me charge de vous marquer qu'il seroit dangereux d'en envoyer et que les travaux se feront plus avantageusement avec les ressources ordinaires, il seroit impossible d'établir une surveillance suffisante pour réprimer les brigandages auxquels ils sont accoutumés et aucune autorité ne pourroit répondre des événements qui surviendroient; je m'en réfère au surplus, Citoyen, à ma lettre du 15 relativement aux prisonniers de Guerre marins qui sont en dépôt à Provins et qu'il est devenu impossible de contenir et je vous invite à la mettre promptement sous les yeux de l'administration afin qu'elle puisse prendre tous les moyens d'en délivrer cette commune pour laquelle ils sont une charge réellement insupportables. " AD77 L 446

On promettait aux moissonneurs réquisitionnés un salaire augmenté: "avons ajouté la moitié du prix en sus de 1790 lesquelles journées sont fixé à la somme de deux livres cinq sous cy 2 £ 5 s pour cette commune" au lieu d'une livre dix sols comme précédemment. Délibérations de la commune de Javernant La municipalité de Séant en Othe, plus généreuse, fixait la rétribution des moissonneurs à trois livres la journée, au lieu des quarante sols perçus en 1790.

S'ils ne répondaient pas à la convocation, ils pouvaient s'attendre à quelques ennuis :
"Article III du décret du 11 Prairial an 2. Tout refus de la réquisition portée dans l'article premier, toute coalition tendant à faire abandonner les travaux, à les suspendre, à exiger des prix arbitraires, sera poursuivie et punie comme crime de contre-révolution."

"Citoyen, en l'exécution de l'arresté du Comité de Salut public du onze prairial dernier nous estes requis de vous rendre demain 13 thermidor cinq heures du matin à la Chambre commune de ce lieu pour ensuite vous rendre à Provins pour faire la moisson; sinon vous vous metterez dans le cas de la dénonciation. à Aix en Othe ce 12 thermidor an deux de la république une et indivisible."

Documents sur les moissonneurs de l'Aube