Chasses chez le comte Greffulhe/3
9° page du dossier

Faisans et lièvres pullulaient tant que les habitants de Grandpuits réagirent en empêchant les lièvres de retourner dans les bois de Bois Boudran, après leurs ravages de la nuit:
"Tous riches et pauvres se sont mis à l'oeuvre et ont confectionné des banderoles. Puis on les a placées de grand matin avant que le gibier ne rentre au bois, tout autour de nos champs, de sorte que le gibier s'est trouvé renfermé et n'a pas osé sortir de nos terres. Enfin, à neuf heures du matin, tout le monde se mit en marche. Un coup de fusil tiré en l'air donne le signal et la danse commence. Messieurs les gardes nous regardaient faire d'un oeil navré. C'était une vraie petite guerre. Nous avons tué dans notre journée cent trois lièvres, dont nous avons fait une bonne distribution à tous les petits cultivateurs de notre commune."
Le Briard 25 décembre 1892

Autre son de cloche chez Edmond Siméon, maître d'école à Echouboulains: "Entourée de toutes parts par les bois, la partie cultivée est dévastée par le gibier de toute nature qui y pullule. Lapins cerfs et sangliers détruisent annuellement le tiers de la récolte et les indemnités accordées aux quelques pauvres cultivateurs sont nulles ou dérisoires." Echouboulains jouxte un autre territoire appartenant aussi au comte Greffulhe: la Grande Commune, où il menait une seconde vie, y ayant installé Marie-Thérèse de la Béraudière, maîtresse presqu'officielle. Le père Gérôme révélait que les dégâts dûs au gibier y étaient plus importants encore qu'au hameau de Glatigny de Fontenailles: "Que n'allez vous voir du côté de la Grande Commune, route de Nangis à Fontainebleau! Il paraît que par là, c'est encore pire."
On ne peut connaître l'avis de l'instituteur de Fontenailles, la monographie de sa commune n'est pas disponible aux Archives. A la Chapelle Rablais, A. Martin note que le sol "est bien cultivé et assez fertile; malheureusement les lapins et autres animaux nuisibles causent de grands dégâts et sont un véritable fléau. Il produit toutes sortes de céréales: blé, seigle, orge, avoine, sarrasin, ce dernier étant consommé sur place par les faisans"
monographies AD77 Saint Ouen 30 Z 381 / Echouboulains 30 Z 152 / La Chapelle Rablais 30 Z 80

Monographie de l'instituteur de la Chapelle Rablais 1889 sur ce site

A Glatigny: "Sur le chemin herbu que l'on suit et où ne passe plus personne, c'est tout noir de crottes de lapins, comme si une armée de ces bestioles y avait séjourné.... L'herbe des chemins et des champs est tellement piétinée, foulée, souillée par toutes ces bêtes de chasse que les vaches n'en veulent plus...”
le Briard, 25 octobre 1892

 


Carte des lieux cités autour de Bois Boudran

Que faire des milliers de faisans tués? Les donner? A la Chapelle Rablais, le conseiller municipal Lepanot avait noté dans son carnet les distributions de faisans aux indigents: vingt sept bénéficiaires en 1902; vingt neuf en 1903. Les vendre? "envoyer chaque semaine au marché une ou plusieurs voitures de gibier" En faire des cadeaux électoraux? "Croit-on, par exemple, que ces grandes maisons qui distribuent force gibier aux personnages influents de la localité et aux fonctionnaires de tous ordres ne font pas ces largesses dans l'intention de se rendre favorables tous ceux qui en profitent et ne sèment pas pour récolter? "Levesque

Et puis, en temps d'élection, par exemple, quelle est, après les libations et le Champagne traditionnels, la profession de foi, si alléchante et si savamment combinée qu'elle soit, capable de toucher le cœur des électeurs comme un gigot de chevreuil ou une paire de faisans? En outre, c'est, le plus souvent, par des invitations de chasse que l'oligarchie financière et foncière se crée ou entretient avec la haute société française ou étrangère et les princes de tous pays des relations intimes et suivies qui, vraisemblablement, font partie du système d'informations qui permet aux grands manieurs d'argent de combiner et de faire réussir ces fameux coups de bourse qui, de temps en temps, viennent rafler nos petites économies."
Levesque La chasse & la Grande Propriété

Pourtant, tout le gibier tué ne fut pas ramassé par les gardes, ainsi que le prouve la rencontre faite, à la fin du jour, par le garde champêtre Florimond Gresle.
Voyant deux hommes arriver par un chemin vert, lesquels cherchaient à prendre de l'avance pour rejoindre la route, le garde champêtre s'avança et remarqua l'un d'eux, porteur de trois faisans encore chauds accrochés sous ses vêtements.
Interpellé, il déclara s'appeler Victor Guillory, âgé de 63 ans, rentier à Saint Ouen. D'après lui, la terre était couverte de gibier, si bien qu'il avait fait comme beaucoup d'autres personnes, il avait ramassé trois faisans parmi les plus beaux, surtout à cause de leur beauté.
M. Victor Guillory ne fit aucune difficulté de reconnaître son tort, devant un garde du domaine, et restitua le gibier. Il ajouta que parmi ceux qui l'avaient imité, il ne connaissait personne, et que d'ailleurs, sa conscience lui défendait de les dénoncer.
C'est une bonne action dont il lui sera tenu gré, sans doute; mais qui prouve combien sont réprouvés les agissements des délateurs qui dénoncent leur prochain. Procès verbal a été dressé.
Le Républicain, décembre 1905 AD77 PZ 54/2

Faisans détournés
On sait que vendredi dernier, M. le comte Greffuhle avait organisé, en l'honneur du roi de Portugal, une grande chasse sur le domaine de Bois Boudran. Très élevé fut le nombre de pièces abattues par les invités.

Les colonnes du Républicain abondent de petits articles sur des braconniers à l'amende, petits voleurs découverts, vagabonds menés au dépôt de Melun... montrant bien que ceux qui attentaient à la propriété privée étaient retrouvés et sévèrement châtiés, même ce brave Guillory, coupable d'avoir glané des faisans. Les gardes des comtes Greffulhe, père, fils, oncle, sont souvent à l'honneur:
"Sou Henri-Céleste, 27 ans, demeurant à Fontenailles, est poursuivi pour délit de chasse à la requête de M. le comte Greffulhe... Le garde Piat apercevait, sortant des broussailles, trois hommes dont un militaire. Deux d'entre eux étaient porteurs de fusils. M. Piat ne reconnut, dit-il que Sou, auquel il cria: Ne te sauve pas, Sou, je te reconnais..." Il est condamné à 16 fr. d'amende et 25 fr. de dommages intérêts.
Dans les bois entre la Chapelle Rablais et Fontenailles... le sieur Davesne, garde de MM. Greffulhe, s'embusque, le 27 octobre, dans la nuit... bientôt apparaît Joseph Pacon, âgé de 59 ans, manouvrier; il avait un lapin à la main. A la vue du garde, il le fait disparaître dans son carnier... Interpellé, le braconnier répondit au garde que ce n'était pas lui qui avait tiré... Comme le coup de fusil n'a pas été tiré dans les bois confiés à sa surveillance, le garde porta le fait à la connaissance de la gendarmerie de Nangis qui verbalisa... quatre vingts jours de prison, 50 francs d'amende et aux dépens.
"Un lièvre fut tué récemment à Fontenailles par M. Praly... les gardes de M. le comte Greffulhe reconnaissent bien que M. Praly tira sur son terrain, mais que le lièvre continua sa course et vint tomber sur les terres de la propriété de Bois Boudran où M. Praly serait venu le ramasser. Maître Bastien, qui se porte partie civile pour M. le comte Greffulhe, demande 50 francs de dommages intérêts..."

Cinquante francs, plus de 150 heures au salaire moyen d'un manoeuvre de 30 centimes par heure, pour un lièvre qui franchit la lisière du comte! C'est que Greffulhe est avare en gibier: il amasse des milliers de bêtes pour son seul bénéfice et son prestige auprès de ses riches invités: "Le bien des petits cultivateurs est fait pour être mangé par le gibier de monsieur le comte, mais le gibier de M. le comte ne doit être tué que par lui seul... Et l'homme qui se conduit ainsi est député de Seine et Marne, il est censé représenter les intérêts du peuple, le sentiment des électeurs de l'arrondissement de Melun! C'est trop fort, en vérité." Le Briard, 25 octobre 1892

"Des volées de 60 à 80 perdreaux s'enlevaient tranquillement. Quand les faisans sortent des bois, il y a des pièces de terre qui en sont rouges. Je me souviens notamment d'un chemin herbu qui conduit à l'ancien moulin de Villefermoy et sur lequel il y en avait tant et tant que je me demandais si je n'étais pas au milieu d'une immense basse-cour de faisans. Les bêtes nous passaient dans les pieds, nonchalantes et moins pressées assurément que les poules et les dindons dans une cour de ferme." Le Briard, 22 octobre 1892
En 1889, année où tous les maîtres d'école ont été "invités" à rédiger la monographie de leur commune, Emile Martin s'émerveille de l'abondance de gibier à Saint Ouen en Brie, bordant le parc de Bois Boudran :

Le gibier rescapé des chasses savait bien où trouver la meilleure nourriture, hors les postes d'agrainage: plutôt que de fouiller les bois, lièvres et faisans n'avaient qu'à se servir dans les jardins et les champs proches dans "un blé qu'on n'a pas daigné récolter parce qu'il était trop mangé par le gibier..."
" Un jour du mois d'octobre 1890, un cultivateur de mes amis était occupé à faire ses semailles à proximité d'un bois dont le propriétaire apparaît tout à coup: "Que faites-vous là ?" "Du blé, Monsieur!" "Comment du blé si près de mon bois? Mais vous savez bien que mes lapins le mangeront! et vous croyez que je vous paierai un sou d'indemnité! Ah! pour le coup, non, mille fois non, vous pouvez vous fouiller."
Levesque

La Loi qui prévoyait des indemnités de gibier était respectée à Champ Brûlé: "A deux pas de Bois Boudran, chez M. Hottinger, tout est au contraire si bien tenu que vous n'entendrez personne contester quoi que ce soit. Il y a trois estimations de récoltes: l'une à la levée, l'autre au mois de mars, la troisième au moment de la moisson et personne ne se plaint, car tout est fait correctement et les cultivateurs sont payés rubis sur l'ongle." le Briard 28 juillet 1893

Il n'en était pas de même à Bois Boudran où les choses traînaient en longueur: "L'affaire a duré depuis le 7 août jusqu'au 24 novembre, et tant de Saint Ouen à la régie de Boudran, puis chez le garde chef Marmet, puis à Mormant, j'ai fait quatorze voyages à plusieurs lieues de distance. Pour toucher 24 francs, j'ai perdu dix jours de mon travail.
-Et pourquoi donc à Bois Boudran, vous crée-t'on tant de difficultés pour vous payer votre dû, demandai-je.
-Parbleu, pour dégoûter les gens! Ceux à qui la Maison doit quelque chose ne cherchent même plus à être soldés tant les rebuffades les fatiguent."

Le comte Greffulhe était secondé d'un régisseur qui menait les affaires du domaine d'une main de fer. " Oh! si "la Grande Moustache" le savait !" "La Grande Moustache" c'est ainsi qu'on appelle M. Levasseur, le régisseur de Bois Boudran, redouté et détesté encore bien plus que M. Greffuhle...
La Grande Moustache l'a dit à un tel: "Nous sommes le pot de fer, vous n'êtes qu'un misérable pot de terre… Nous vous briserons." Et en disant cela, on imite la voix de la terrible Grande Moustache…
Que de fois j'ai entendu de pauvres gens s'écrier: "Oh! allez, monsieur le comte ne sait pas tout ce que cet homme- là nous fait endurer."
le Briard, 22 octobre 1892
Ceci rappelle étrangement les doléances sous la Capitainerie: "Nous vivons sous un prince ami du bien & le père de ses sujets... Sa majesté ignore certainement tous les abus qui se commettent, sous son nom."

Henri Levasseur faisait partie d'une famille de régisseurs et de gardes; son père était garde de la forêt de Laigue, toute proche du château du Francport, appartenant au beau frère d'Henry Greffulhe; "Grande Moustache" épousa Marie Opportune Ricard, qu'il dut connaître à Saint Léger aux Bois, à la lisière de la forêt de Laigue mais qui, à l'époque du mariage, résidait avec son père, garde particulier à Favières, fief des Rotschild dont un représentant épousera Elaine, fille du comte. La soeur d'Henri Levasseur, Marie Octavie, épousa le fils du régisseur du château de Marolles en Brie, proche de Coulommiers. Les riches chasseurs se fréquentaient de château en château; domestiques et intendants faisaient de même.

Doc: Henri Levasseur, régisseur de Bois Boudran

Ce régisseur, patron en l'absence du comte, semblait avoir des désirs de reconnaissance. On le voit accumuler les participations dans une douzaine de comités, depuis Président de la Socété de tir de Fontenailles jusqu'à membre de la société de Secours Mutuels des instituteurs de Seine et Marne. On le voit aussi avide de décorations, depuis officier du Mérite agricole, ce qui peut se comprendre; chevalier de l'ordre du Cambodge, ce qui s'explique beaucoup moins, cette décoration devant récompenser dix années de service en Indochine où il ne mit jamais les pieds; jusqu'à la Légion d'Honneur qu'il obtint en 1903, après un premier essai en 1902: "Actions d'éclat et citations à l'ordre de l'armée: néant; lettres et témoignages officiels de satisfaction du ministre, etc... néant; blessures: néant.", autrement dit, par piston de son richissime employeur. Base Léonore

Rares étaient les villageois à pouvoir profiter -légalement- de cette abondance de gibier. Il fallait posséder un permis de chasse au tarif dissuasif, le même pour petits et grands chasseurs: "Et puis, pourquoi ... nous fait-on payer ... vingt-huit francs tout comme aux grands propriétaires d'à côté, qui chassent dans d'immenses domaines?" Louis Levesque La chasse & la Grande Propriété en Seine et Marne 1891 Vingt huit francs, soit deux semaines de salaire moyen pour un ouvrier agricole! De plus, depuis 1844, il fallait être inscrit au rôle des contributions, autrement dit, être propriétaire, et chasser sur ses terres. La chasse était donc interdite aux manouvriers qui constituaient la majorité des paysans de la Chapelle Rablais.

Doc : liste des métiers à la Chapelle Rablais en 1836