Champs ou forêts ?
5° page du dossier

La baisse de valeur des terres agricoles à la Chapelle Rablais à cause de la Capitainerie et le goût pour la chasse, que nous avons évoqués dans les pages précédentes, poussa les riches propriétaires à abandonner des terres agricoles pour les transformer en bois, agrandissant ainsi leur territoire de chasse. Ce n'était pas une si mauvaise affaire car une forêt était un bon placement pour celui qui possédait l'argent pour l'exploiter comme on l'a vu à la page consacrée aux marchands de bois du chapitre sur les voituriers thiérachiens.

Les marchands de bois
Traces des marchands de bois

Détail révélateur: prévoyant l'extension de ses bois, chaque châtelain possédait sa pépinière et ils étaient les seuls à en avoir, ce que confirme le premier cadastre: A 586: Rihouet, château de Champbrûlé, A 603 ter: Lesourt, villa des Moulineaux, maire de Guignes, B 8: Trenet au Mée, C 129: Vauvert à Paris, C 206: Latour Maubourg, châtelain des Moyeux.
matrice cadastrale, mairie la Chapelle Rablais
    Latour Maubourg, château des Moyeux
    Rihouet, château de Champbrûlé
    Trenet, maison forestière du Mée
    Putois, les Moulineaux, maire de Guignes
    Ségur, Vauvert, Delarue, tous hors commune
 
Passez la souris sur les cartes
 
    à gauche: grands propriétaires > Denis Toussaint Félix
    en bas: parcelles des petits propriétaires 1832 > 1913

Cette conversion de terres en bois ôtait de l'ouvrage aux nombreux manouvriers de la commune et n'en donnait pas encore aux bûcherons et autres travailleurs des forêts. Les voituriers en bois de la Thiérache avaient connu cette situation quand leurs terres avaient été converties en prairies. Cet "accourtillage" avait été l'une des causes de leur migration vers les forêts de Brie.

L'accourtillage dans le Hainaut, à la 28° page du dossier sur les voituriers thiérachiens

Les habitants de la Chapelle Rablais protestèrent dès que la parole leur fut donnée: le 31 octobre 1789 ils adressent une lettre au Comité d'Agriculture et du Commerce de l'Assemblée Nationale:
"Les principaux habitants de la Chapelle Arablay, près de Nangis en Brie, élection de Montereau, supplient très humblement Messieurs les vénérables membres de l'assemblée nationale d'écouter favorablement leur supplique.
Depuis plusieurs années, différents propriétaires de biens dépendant de notre paroisse laissent volontairement la plus grande partie de leurs terres en friches et d'autres propriétaires font planter une grande partie en bois. Comme une telle conduite est très répréhensible, vu qu'elle est très préjudiciable au bien général et qu'elle fait éprouver des torts réels et des pertes sensibles à notre paroisse, les-dits habitants osent supplier très instamment vos augustes personnes d'interposer leur authorité et ordonner aux propriétaires des biens dépendant de la Chapelle Arablay, de les faire valoir où de les louer à un prix raisonnable et de leur défendre expressément de faire planter leurs terres en bois, et vous ferez justice.
Rousseau, sindic; Cavillieu, Denis Toussaint Félix, Vourrel, Henri Denis Félix, Lémaignan."
Archives Nationales F 10 284

La protestation des habitants de la Chapelle Rablais n'était pas isolée. Dans un village proche, le "cahier de plaintes, doléances et remontrances que font au Roy en l'assemblée des Etats Généraux les habitans de la paroisse d'Echoux Boulain" reflète les mêmes préoccupations: "… que les meilleurs biens de la ditte paroisse sont des bois considérables qui environnent de tous costés les terres, dans lesquels bois il se retire un grand nombre de bestes fauves et de gibier qui ravagent les moissons; que ces bois appartiennent à des personnes nobles ou privilégiés qui ne payent aucunnes impositions…"

"La cabale est bien certaine. Des habitans des paroisses voisines en sont témoins. Ils sçavoient avant l'assemblée qu'il n'y aurait aucun fermier dans la municipalité, ils sçavoient même quels étaient les membres qui seraient élus. D'ailleurs, un particulier de la paroisse en a donné avis au Sr. curé par un billet conçu en ces termes: Mrs les bûcherons ne veulent aucun laboureur dans leur municipalité. Ce billet a été remis au Sr. curé dans la sacristie avant la messe, le jour de l'assemblée.
La première cause de la cabale est que les petits particuliers regardent comme à eux les bois ecclésiastiques immenses qui environnent la ditte paroisse, à cause du décret qui les met sous la sauve garde des municipalités, et espèrent, en s'emparant des charges municipales, continuer impunément les dégâts qu'ils y ont fait cidevant et surtout cet hiver, malgré les reproches réitérés que leur en a fait le Sr. curé dans ses prônes. Aussi ont-ils nommé pour maire, un particulier qui est assigné deux fois à la Justice du lieu pour dégâts de bois et qui l'an passé a été condamné à cent livres d'amende et de frais pour le même sujet et à restituer dudit bois. Ce particulier a été aussi nommé président de l'assemblée; plusieurs, tant des officiers municipaux que des notables, sont dans le même cas."
lettre du curé Duparcq AN IV 62 n° 1878 pièce 10 citée dans Troubles électoraux à Echouboulains en 1790 Gilbert-Robert DELAHAYE Extrait de Provins et sa région, n° 130 - 1976 Bulletin de la Société d'histoire et d'archéologie de Provins 1977

Voir la page: "vols de bois pendant la Révolution"

Un bref épisode démocratique, pendant la Révolution française, mit aux prises fermiers et bûcherons, dans ce même village d'Echouboulains: "Mrs les bûcherons ne veulent aucun laboureur dans leur municipalité."
Il est possible que des tensions entre les deux groupes se soient manifestées dans les autres communes partagées entre terres et forêts, comme la Chapelle Rablais, mais les traces n'en ont pas été conservées.

Avant, comme après la Révolution, les terres étaient aux mains de riches propriétaires. A la Chapelle Rablais, le cadastre de 1832 recense cent trente (très) petits propriétaires et huit gros, qui ont autant de fermiers. Les champs des petits propriétaires rayonnent autour des villages, après les jardins puis les vergers; autour des Montils, ils suivent encore la structure en arête de poisson liée au défrichement médiéval.
En passant la souris sur la carte, on fera apparaître les terres de Denis Toussaint Félix, l'un des "principaux habitants de la Chapelle Arablay, près de Nangis en Brie", assez aisé, possédant un belle maison et qui fut maire; ses petits champs sont dispersés autour du village, pour suivre la rotation des cultures par assolement.

Dans le Conseil de 1834, on ne comptait qu'un seul manouvrier, Jacques Auxerre. Les autres conseillers étaient gardes particuliers: Jean Baptiste Leconte et François Amable Goyer; vigneron (le seul de cette commune humide) Jacques Saviard; artisan, le charron André Gambrelle; l'ancien maire, Denis Toussaint Félix; les autres étaient "cultivateurs" ce qui correspondait au "fermier" ou "laboureur" de l'ancien régime, chef d'exploitation agricole: Jean Louis Decornoy, Pierre Charles Jouin, Louis François Lisle, Nicolas Enguerrand qui ne savait signer, et Joseph Honoré Gervais. Sources: délibérations du conseil municipal & recensement 1836

Les métiers à la Chapelle Rablais au début du XIX° siècle

Situation exceptionnelle où les "petits" ont pu faire entendre leur voix. Si des terres avaient changé de mains à la fin du XVIII° siècle, le pouvoir était toujours aux privilégiés, par la naissance avant la Révolution, par la richesse, ensuite. Les affaires privées, comme les affaires communes étaient gérées par les citoyens les plus aisés.
Par exemple, le Conseil municipal a été élu en 1834 par vingt sept votants sur cinquante trois inscrits, parmi les plus fortunés de la commune. Que des hommes, évidemment; sur les 506 habitants de la Chapelle Rablais, au recensement de 1836, on comptait cent trois hommes mariés, onze veufs et des adultes célibataires parmi les cent quarante six "garçons"; en tout, cent quarante six hommes en âge de voter. Mais les électeurs ne représentaient qu'environ le tiers de la population mâle active.
L'autre part correspondait à peu près au nombre de manouvriers (72 ouvriers agricoles ou forestiers non spécialisés), des charretiers, bergers, petits métiers des champs et des bois...

Pour être électeur depuis la loi du 19 avril 1831, il fallait payer un impôt direct (le cens) supérieur à 200 francs et 500 francs pour être éligible.

Les riches propriétaires faisaient rarement partie du Conseil municipal, leur résidence principale n'étant pas la Chapelle Rablais. Just Charles César Faÿ Latour Maubourg, châtelain des Moyeux fait exception: il a été nommé maire, au changement de régime, en 1830, en remplacement de Denis Toussaint Félix (qui conservait un mandat de conseiller). Mais "Charles" Latour Maubourg n'avait pas été élu par les villageois; il avait été nommé par le sous-préfet de Provins.
Si les bourgeois n'étaient pas au Conseil, leurs représentants y figuraient: par exemple, comment Jean Louis Decornoy, fermier de Tourneboeuf aurait-il pu s'opposer aux désirs du propriétaire de sa ferme, le châtelain des Moyeux?

La volonté des possesseurs était d'exploiter au mieux leur domaine. En regoupant les terres, comme on le voit sur la carte, afin d'échapper à l'emprise des pratiques agricoles communautaires (assolement, vaine pâture...), en éliminant les petites fermes isolées pour ne garder que quelques grosses exploitations; en cultivant au mieux les terres agricoles et en délaissant les moins fertiles pour les convertir en bois.

Doc: les hameaux de la Chapelle Rablais

Les registres de délibérations et des arrêtés du Maire renferment de nombreuses demandes d'autorisation de planter en bois, rarement refusées.

Deux villages au centre de deux clairières. Nous sommes revenus, sept cents ans après le défrichement, à la situation initiale du Moyen Age. Leur nouvelle extension est récente et mesurable comme l'indique le graphique des pourcentages par rapport à la superficie totale de la commune, suivant d'ailleurs une évolution du territoire boisé semblable pour la France: 25% au XVII° siècle, puis 15% au début du XIX° pour connaître une remontée à 26% actuellement. dans Duby, histoire de la France

D'un cadastre à l'autre, le nombre des possédants diminue, qu'il s'agisse des petits ou des gros. Les raisons de cette diminution ne sont pas les mêmes: départ pour les uns, concentration de la propriété pour les autres.

Ci contre: carte des petits propriétaires 1832 > 1913

L'emprise des grands propriétaires (en rose) passe de 71% du territoire à 88% le siècle suivant. le nombre des propriétaires de plus d'un hectare (en rouge) passera de 83 (sur 136 possédants) à 38 (sur 108). La part des résidents qui n'était que de 20% au cadastre de 1832 n'était plus que de 4% à celui de 1913.

Ci contre: un point représente un propriétaire; à gauche, en 1832; à droite en 1913

Il a été possible de se rendre de la Chapelle à Nangis sans traverser de bois (carte de Cassini, fin XVIII°); la photo aérienne montre que ce n'est plus possible. On note par ailleurs la disparition de la plus grande partie de la Haye de Brie, entre Rampillon et Valjouan, vestige forestier médiéval.

Passez la souris sur la carte ci-dessous:

Les grands propriétaires du XIX° siècle ont favorisé l'extension de la forêt, par souci de rentabilité, mais aussi pour se préserver des terrains de chasse:
"Situé au centre d'une région de grandes et belles chasses giboyeuses, les Moyeux est une des plus remarquables entre toutes. On tuait et on tue chaque année: 4.000 lapins de garenne, 1.000 faisans, 250 lièvres, 600 perdreaux, 50 chevreuils, des cerfs et des sangliers.
Le domaine est doté à cet effet d'une organisation bien comprise: centres d'élevage de gibier, de repeuplement et postes de garde. Le principal élevage, la faisanderie, est située à proximité du château, juste à la limite du parc...
Un des avantages de la chasse des Moyeux réside dans le fait qu'elle n'est pas isolée. Le domaine s'encastre en effet au milieu d'autres domaines giboyeux. Voulez-vous connaître ces voisinages, en partant du nord pour faire le vaste tour du propriétaire? La propriété de Mme Chennevières; les Brûlis à M. Berseon, le domaine des Bordes à M. Dutey Harispe, le domaine de Cotanson à M. de Cernay, la forêt domaniale de St Germain Laval, les terres de la ferme des Gargots à M. Touchart, la forêt domaniale de Villefermoy, la propriété de M. Emile Tancelin, la propriété de M. Le baron Hottinger. Non loin aussi est la célèbre chasse de Bois Boudran.
"
Ainsi était décrite la chasse des Moyeux dans le catalogue d'une vingtaine de pages pour sa vente, vers 1920.