Maçons limousins
à la Chapelle Rablais-6

Le maçon limousin vivait deux vies dans la même année. Pendant la mauvaise saison, il était mari, père, soutien de famille et cultivateur en Creuse. Pendant la belle saison, on le retrouvait, après un long voyage à pieds, maçon, célibataire, vivant dans un monde d'hommes, loin de chez lui. L'hiver approchant le ramenait chez lui, sauf exception.
Cela commençait à l'adolescence et se terminait quand les forces déclinaient. Jean Momet avait 47 ans quand il demanda son dernier passeport à la Chapelle Rablais, et son frère Barthélémy était encore en Brie en 1835 à l'âge de 57 ans. Le père de Martin Nadaud limousina à Paris jusqu'à l'âge de 54 ans.

On découvre des petits bouts de vie épars en Brie, d'autres en Limousin; il ne reste plus qu'à rapprocher les pièces en espérant qu'il s'agit du même puzzle. Et là; quelques problèmes surgissent; tout d'abord à cause du nom de famille.

 

A quelques exceptions près, la graphie d'un nom n'était que la retranscription de ce qu'entendait le curé ou l'agent communal, en Limousin comme en Brie. Au milieu du XVIII° siècle, le curé de la Chapelle Rablais a préfèré l'orthographe compliquée de "Baulny" à Boni ou Bony, car le prêtre était en famille avec un Ogier de Baulny; ses successeurs reviendront à une orthographe plus simple. A la Chapelle Arablay (quelquefois Arabloy), le nom de Denis Félix pouvait aussi être retranscrit Fély. Ce n'était pourtant pas un inconnu, depuis longtemps au village, il aura été maire, comme son fils le sera plus tard.

Que dire des véritables -et très rares- étrangers: François Romaska, né en Bohême et prisonnier de guerre sous la Révolution, devint batteur en grange, journalier allant de ferme en ferme pour battre les gerbes (blé, orge, avoine, fèves, pois..) A n'en pas douter, François Romaska devait avoir un accent à couper au couteau, dû à ses origines: son nom a été retranscrit: Romaska et Roberca dans le même document, Romatka, Romarka, Gromoska (son fils Jean); Hromalk dans d'autres, ce qui était peut être son nom d'origine. Romaska, le nom de sa descendance semble avoir été une création de l'officier municipal de la Chapelle Rablais. Dans le premier jet de son acte de mariage, registre conservé en mairie à la Chapelle Rablais, son nom a été retranscrit Hromalk avant d'être raturé et corrigé Romatka, son lieu d'origine étant "la Boesme".

documents généalogiques sur la famille Romaska

La famille Romaska a fait souche dans la région, à la Chapelle Rablais et Saint Ouen en Brie où la municipalité vient d'acquérir la "maison Romaska"

 

Variantes dans les noms des Limousins en Brie:
Auberger, Aubergier - Auconte Aucomte, Aucompte - Betoule, Betoult, Betoune, Betonne, Betton, Betolle - Boucher, Bouché, Bouchet - Charmeau, Charmot, Charmaud - Chassagniaud, Chassagiau, Chassagnaud - Cheyron, Cheron, Cheyroux, du Chéron - Devoret, Devauret, Devaureix - Duboucher, Dubouché - Dubreuil, Dubreuille - Gendarme, Jeandarme - Geoffre, Jofffre - Lahoue, Lavoust, la Houe, Lahoust - Le Lionnet, Le Lionnais, Lionnois, Delaunay, Delionnet, Deleonet - Le Roudier, Rodier, le Rodier - Longeau, Longeaud, Lonjaux - Menut, Menu, le Menu - Momet, Maumet, Mammet, Maumé - Nadaud, Nadeau, Nadeaud - Pety, Petit - Picaud, Picot - Pradeau, Pradaud, Pradode, Pradaude, Depradeix, de Pradeix - Rouchaud, la Roche - Roucheteau, Rochette, Rouchette - Rouffinet, Rofinet...

Les noms des Creusois n'échappèrent pas à ces variantes orthographiques, si communes à cette époque. Il n'était pas rare que le patronyme soit modifié par un article: Roudier, le Roudier, Menu, le Menu, Boucher, Duboucher... Le nom de l'épouse était souvent féminisé: Marguerite Curette, décédée en 1817 était une fille Curé; Léonarde Momette était femme Momet...
On sent, quelquefois, l'hésitation entre la langue d'Oc et la langue d'Oil: le 3 décembre 1806, à Ceyroux est mentionnée la naissance de "Catherine de Pradeix, fille de Pierre Pradaude 32 ans, et de Catherine Brissaud, demeurant à Bord" AD23 4 E48/5 page 26

Sur les passeports, il est rare que le nom varie pour l'excellente raison que les agents municipaux se contentaient souvent de recopier mot à mot le formulaire périmé. Mais ces actes écrits n'étaient pas toujours fiables: Barthélémy sera longtemps nommé "Maumet" alors que son frère Jean gardera la graphie "Momet" ou "Momèt"; la différence dans l'orthographe durera jusqu'au 22 novembre 1819, quand le maire de la Chapelle Rablais, devant délivrer à chacun un nouveau passeport, décida d'écrire le nom des deux frères de la même manière.

Justifier de son identité par un document écrit n'était pas chose courante. Pour un acte de naissance ou de décès, on se contentait de présenter l'enfant au curé, au maire, deux témoins et le nouveau-né avait une identité; le curé, le maire constatait le décès, deux témoins, l'acte de décès était bouclé. A noter que, pour les étrangers au village, les témoins des inhumations pouvaient être plus nombreux, chaque compagnon souhaitant noter sa présence; c'est ainsi que se révélèrent des maçons qui seraient restés incognito.
Nul besoin de présenter un acte authentique, les signataires révélaient l'identité des parents du nouveau-né ou du défunt s'ils n'étaient pas connus du maire, avec, encore une fois, des risques de confusion. Ainsi, le décès d'un voiturier, loin de ses foyers, mélange-t'il le lieu de résidence, la Chapelle Rablais, avec le lieu de naissance, dans le Hainaut, pendant un temps département de Jemmapes, en plus de quelques arrangements avec son âge réel, 56 ans: ".. Lesquels nous ont déclaré que Philippe Badoulet employé comme voiturier à la vente de la Charmoye, âgé d'environ cinquante huit ans, époux de Marie Anne Boni, né en la commune de la Chapelle Rabelais, département de Jemmapes est décédé de ce jourd'hui à onze heures du matin au domicile du sieur Oudin, aubergiste audit la Chauderue..." 1826 AD51 Etat civil de Montmort 2 E 446/9

Traces des voituriers

Ceux qui ont signé:
Louis Cheron (Cheyron), du Grand Bourg, à la Chapelle Rablais en 1792 signait avec aisance.
Michel Couty, résidait à Rampillon, originaire de Laurière, a passé un contrat notarié pour bâtir deux maisons aux Montils, arrive difficilement à aligner les lettres bâton de Couti
Ci-dessus: les deux frères Dubreuil, tous deux prénommés Jean, originaires de Bénévent, étaient incapables de signer leur passeport; cependant, à l'occasion du mariage de leur autre frère Léonard en 1828, l'un d'eux se lança à aligner péniblement les lettres de son nom, en oubliant le U : Dubreille
En 1838, l'un des quatre frères Menut ayant participé aux travaux de la petite école de la Chapelle Rablais, originaire de Ceyroux, signa correctement lors du mariage du maçon limousin Delisle.
En 1844, Pierre Longeaud, de Mourioux, se maria à Héricy, en déclarant demeurer à la Chapelle Rablais, probablement chez Jean Boucher. Il signait avec aisance.
En 1849, Pierre Picot, originaire de Ceyroux, signait aussi son passeport avec aisance.
Un menuisier de Ceyroux, Jean Baptiste Jannet, semble maîtriser l'écriture, il faut dire que l'on est en 1866.
"Pourtant, en Creuse, les migrants sont plus instruits que les sédentaires: en 1848: agriculteurs, cultivateurs, laboureurs: 62% d'illettrés; colons: 96%; journaliers: 75%; domestiques: 85%; migrants 55%... Pourquoi ce contraste ? La nécessité de l'instruction est plus vivement ressentie par les populations qui pratiquent l'émigration temporaire et cela, non seulement parce que le savoir lire et écrire facilite l'intégration au milieu urbain ainsi qu'une éventuelle ascension au sein de la profession, mais parce qu'il permet des contacts épistolaires directs avec les membres de la famille demeurés au pays. De Paris ou de Lyon, le maçon qui sait lire et écrire est tenu au courant des incidents survenus dans sa propriété, il peut continuer d'assurer la direction économique du domaine, de régler la répartition des cultures il fixe la date de vente et le prix des animaux. Pour ces mêmes raisons, en pays d'émigration, on attache davantage de prix à l'instruction des filles. Tout cela fait que, si les écoles rurales ne sont pas plus fréquentées, elles se révèlent ici plus efficaces, d'autre part, au cours de leur séjour hivernal au pays, un certain nombre de migrants suivent les cours du soir dispensés par les instituteurs, soit pour parfaire leurs connaissances, en particulier en matière de calcul, soit plus souvent pour s'initier au toisé et au dessin linéaire. Les maçons s'efforcent même d'acquérir à la ville les connaissances qui leur font défaut en fréquentant là aussi des cours du soir."
Alain Corbin: Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle 1975
L'un comme l'autre aurait bien été incapable de rectifier la graphie de leur nom, ne sachant écrire, comme la plupart des cinquante sept maçons découverts à Chapelle Rablais et communes limitrophes. Pour quarante six mentions de signature, on note trente neuf "ne sait signer", seuls sept ont su tracer leur signature soit environ 15 % , moitié moins que les Limousins de Paris.

C'est à l'occasion de son mariage qu'un maçon retrouva son identité: Léonard, veuf de Jeanne Delaunay, est nommé "La Roche" en 1810, à la naissance hors mariage de son fils Pierre Louis Mathieu avec Elisabeth Saunois à Fontenailles, village proche de la Chapelle Rablais. Le voici "Rouchaud" en 1811, veuf de Marie Deleonet, lorsqu'il se marie avec la même Elisabeth Saunois, à l'âge de 27 ans. Il est plus que probable que son véritable nom lui fut rendu quand il officialisa sa liaison et qu'il dut présenter des papiers authentiques: acte de naissance, acte notarié de consentement des parents résidant à Jabreilles, canton de Laurière. Auparavant, il portait le même patronyme que son oncle Jean Laroche, 53 ans, maçon à Bailly Carrois. On peut supposer que le jeune Léonard fut le "poulain" de son oncle, connu sous le même nom, inscrit, par économie, sur le passeport de son parent où pouvaient figurer d'autres membres de la même famille: femme, enfants...

Par contre, des actes authentiques étaient réclamés pour le mariage, surtout pour des étrangers au village, afin d'éviter usurpation d'identité, consanguinité ou bigamie. Car il pouvait se faire que des Limousins ne donnent plus de nouvelles et recommencent une nouvelle vie loin de leurs montagnes. Je n'ai pas trouvé d'exemple de famille creusoise abandonnée dans les archives que j'ai étudiées, seulement deux "absences":

L'acte de décès pouvait tarder à arriver: sa famille était elle informée de la mort de Julien Jardinaux, le 24 février 1829 qui ne fut retranscrite que trois ans plus tard, le 22 juin 1832 sur l'état civil de Bussières. A noter que le lieu de décès "Parvis Notre Dame n°4" cachait pudiquement l'adresse de l'ancien Hôtel Dieu de Paris; l'hôpital faisait toujours peur...
Un maçon pouvait être donné pour mort, sans preuve: en 1821, le père de François Pety avait disparu depuis vingt ans, "décédé à Paris d'après l'attestation des quatre témoins ci après relatés et depuis vingt ans, ils n'ont pas de nouvelles... sans savoir le cartier"
AD23 Etat civil de Mourioux 4 E 161/7

Sans parler des contrats de mariage, très fréquents même dans les ménages les plus modestes, nombre de pièces authentiques pouvaient être demandées à l'occasion d'un mariage: "... le Sieur Pierre Longeau, maçon, âgé de vingt cinq ans, demeurant à La Chapelle Rablais, département de Seine et Marne, né à Mourioux, département de la Creuse le vingt quatre mai mil huit cent dix huit, comme il est constaté par l'acte de naissance délivré au greffe du tribunal civil de Bourganeuf, (Creuse), par Monsieur Poissonnier commis greffier le vingt trois janvier dernier, majeur, fils de Jean Longeau, aussi décédé à Mourioux, le vingt neuf décembre, mil huit cent trente trois, comme il résulte de son acte de décès, délivré audit greffe de Bourganeuf, et de Catherine Peyron, décédée audit Mourioux département de la Creuse, le premier avril mil huit cent trente trois, comme il est constaté par son acte de décès délivré au greffe du tribunal civil de Bourganeuf, ses père et mère, d'une part... "
3 février 1844 AD77 Etat civil d'Héricy, 5 Mi 3189
Il fut même demandé des renseignements sur les grands parents: "le futur époux nous a déclaré sur la foi du serment qu'il ignore le lieu des décès et celui des derniers domiciles de ses aïeuls... "
22 février 1842, AD77 état civil de Féricy 5 Mi 795
Le consentement écrit des parents était nécessaire s'ils ne pouvaient être présents: "... fils de Barthélémi Momet, 64 ans, Mourioux, présent et consentant et de Marguerite Cadilion dont le consentement est contenu dans un acte annexé au présent."
20 juillet 1835 Etat civil de Sourdun Etat civil de Sourdun AD77 5 Mi 5972

Même ayant atteint la majorité pour le mariage, les jeunes gens étaient tenus de solliciter le consentement des parents récalcitrants par un
"acte respectueux" présenté par un notaire, plus témoins, par trois fois pour les hommes entre vingt cinq et trente ans (de 21 à 25 pour les femmes), avec un mois de délai entre chaque acte. Après trente ans, un seul acte était encore requis.

Un exemple de "sommation respectueuse"

La mère, souvent restée en Creuse, pouvait donner son consentement par acte notarié, ou être représentée: "... fils de défunt François Dubreuil et de Catherine Delage, sa femme actuellement sa veuve en présence et du consentement de François Xavier Bourdenet garde demeurant à Nangis au nom et comme fondé de la procuration de ladite veuve Dubreuil.. "
2 mai 1827 Etat civil, Nangis AD77 5 Mi 4294

On aura remarqué qu'alors que son époux changeait de nom, son épouse décédée changeait de prénom: de Jeanne Delaunay, la voici baptisée Marie Deleonet. Car les prénoms sont source de confusion, en Limousin, plus encore que dans d'autres contrées, nous le verrons plus loin.

Je ne dispose pas d'assez d'actes où les femmes aurait été invitées à signer, pour tenter une généralisation à propos du degré d'instruction des épouses.
Sur un acte de 1837 où les deux époux Momet font donation de tous leurs biens à leur fille Antoinette, une mention autorise Léonarde Cadillon à "expressément l'effet et pour la validité des présentes". A noter que cette mention a été ajoutée en marge, il semblerait bien que l'avis de Léonarde avait été oublié, pourtant, comme son mari, elle se dépouillait de tous ses -maigres- biens.
Minutes du notaire Boutelas, Bénévent AD 23 6 E 4527
En Creuse, quelques prénoms singuliers: Pardoux, Dizier, Yrieix, Léobon (totalement inconnu, donc mal retranscrit en Brie: Lié-Bon ou Lubin), Martial, Silvain, mais surtout Léonard. "Pour les filles, c'est plus classique, avec toujours Marie et Anne qui dominent, même s'il y a quelques Sylvaine en Creuse, des Valérie en Haute-Vienne, et des Léonarde un peu partout.
Les Sylvain sont souvent du Nord de la Creuse, Sylvain étant un jeune martyr d'Ahun, d'après le "Dictionnaire des saints du diocèse de Limoges", mais on le trouve dans tout le département, à l'exception, me semble-t'il, du plateau de Millevaches. Par contre, très rarement en Haute-Vienne, au Nord, à la limite de la Creuse, et jamais en Corrèze. Les Léonard sont beaucoup plus nombreux en Haute-Vienne, sanctuaire extrêmement fréquenté de la ville de St-Léonard, et dans une moindre mesure en Corrèze. De même que les Martial, abbaye et tombeau à Limoges.
A côté de ces "grands saints" de la province, il y a quelques prénoms d'implantation très locale: Annet et Marien à l'Est de la Creuse (Combrailles). En Haute-Vienne: Victurnien et Junien (villes de ces saints); Théobald et Israël (à Châteauponsac); Psalmet à Eymoutiers etc"
correspondance avec Catherine Lamonthézie
Léonard est très prisé des Limousins, à cause du pélerinage de Saint Léonard de Noblat, et peu usité en Brie: pour cent Léonard creusois, on n'en trouvera que deux en Brie. Découvrir ce prénom dans un acte révèle souvent l'origine, et même la profession, dudit Léonard. Que l'on gratte un peu et on découvre presqu'à coup sûr un maçon limousin. Je m'y suis essayé pour les villages avoisinants: Bingo à chaque fois, au début du XIX° siècle, à l'exception d'un Petit Paris, enfant mis en nourrice...

En Brie, il n'est pas rare qu'un même prénom soit donné à plusieurs enfants, mais uniquement quand le premier est décédé: deux fils d'Edmé Baujouan furent aussi nommés Edmé, l'un n'ayant vécu que cinq mois en 1753, l'autre lui ayant succédé en 1754.
En Creuse, et aussi dans les départements limitrophes et dans les Charentes, plusieurs enfants vivants peuvent porter le même prénom, d'où risque accru de confusion. Pour ne citer que des familles de maçons briards: deux enfants de Barthélémy Momet et Marguerite Cadillon sont prénommées Marguerite, qui se marient toutes deux. Léonard Dubreuil, maçon limousin à Rozay, fut père de deux maçons, tous deux prénommés Jean, l'un né en 1797, veuf d'une épouse creusoise, se remaria à Nangis en 1827 et finit ses jours à la Chapelle Rablais en 1835, l'autre, né en 1806, se maria à Nangis en 1828, puis à Chalmaison en 1835 pour, lui aussi, finir ses jours à la Chapelle Rablais en 1882. En Creuse, Jean Boucher et Marguerite Longeaud eurent plusieurs enfants, la plupart décédant au cours d'une épidémie en 1838. Parmi eux, Pierre (donnons-lui le n°1) né en 1825, François-1 en 1828, Pierre-2 en 1832, François-2 en 1835... qui étaient tous en vie quand le même prénom fut donné à un frère. A noter que Pierre-2 a été prénommé Jean, lors de son décès en 1838.

A chaque contrée, ses prénoms favoris. Autour de la Chapelle Rablais, on trouvera quelques Fiacre, Lié, Bon (vocable de l'église) et surtout des Edmé, nom fort coté dans la région provinoise où ce saint, ancien archevêque de Cantorbéry termina son existence au XIII° siècle. Une chapelle, des vitraux lui rendent hommage dans l'église Saint Quiriace de Provins; le musée en conserve la chasuble. Le registre paroissial 1752/1762 de la Chapelle Rablais révèle dix neuf Edmé, soit envrion 8% des prénoms masculins. J'ai cherché pendant quelque temps l'acte de naissance d'Edmé Tissot, scieur de long venu de l'Hôpital le Grand, qui s'installa à la Chapelle Rablais. Point d'Edmé en Forez, mais un Aymé Tissot, né en 1763. Il avait été rebaptisé à la sauce briarde!
Pendant quelque temps, on trouva des "Fare" à la Chapelle Rablais, effet de mode qui cessa quand le curé Etienne Fare Charles Huvier quitta la paroisse; il portait une dévotion particulière à l'abbesse de Faremoutiers: "J'étois pour lors à Faremoutiers et ai assisté à la procession de Sainte Fare, ma bonne patronne."
1759, registre paroissial original, la Chapelle Rablais.
Le prénom peut fluctuer suivant les actes, de la simple confusion, comme le fils pris pour le père (Pierre Bouché recensé en 1841 sous le nom de Jean, comme son père); de l'épouse du cadet prise pour celle de l'aîné (Marguerite Cadillon, épouse de Barthélémy, renommée à son décès en 1836 Léonarde comme la femme de Jean Momet) jusqu'à un embrouillamini: cette même Léonarde Cadillon, épouse Momet, est prénommée correctement à son mariage en 1803, la voici Catherine en 1837, puis Anne à son décès en 1854. Le contexte permet cependant d'affirmer qu'il s'agit à chaque fois d'un avatar de Léonarde. On peut se demander si son prénom de baptême était couramment utilisé quand on parlait d'elle; l'appelait-on "la Momette" ou autre surnom?

Petite anecdote transmise par Catherine Lamonthézie, qui a révélé des milliers de travailleurs saisonniers sur le site "Migrants limousins" :
C'est sans doute une histoire un peu arrangée, mais un vieux métayer de mes grands-parents, sur le plateau de Millevaches, aimait à raconter qu'un garçon était venu lui demander la main de sa fille Marie; et comme il en avait trois ou quatre qui portaient ce prénom, il en avait profité pour lui donner ... "la plus moche" disait-il, ravi de sa roublardise. (autres temps, autres moeurs!)
Correspondance avec Catherine Lamonthézie

Migrants limousins et autres sites.

Qu'on me permette un petit paragraphe personnel: je fréquente depuis quelques années une communauté paysanne et montagnarde qui a donné de nombreux maçons migrants. Il ne s'agit pas des Limousins au XIX° siècle, mais des Italiens du XX°, ceux décrits par Cavanna dans "les Ritals"; son père était originaire de la même vallée que ces Piacentins que l'on retrouve en grand nombre à Nogent sur Marne. Sans être le calque parfait de la migration des Limousins, celle des Italiens présente bien des ressemblances: les hommes des mêmes villages iront faire le même métier dans la même ville de France, et ceux des vallées voisines n'auront pas la même spécialité, ni la même destination. Différence de taille: la distance (1.000 kilomètres) ne permettait pas le retour annuel dans les foyers.
Revenons au sujet des noms et prénoms: au village d'origine, il est bien rare que l'on appelle quelqu'un par son nom, au point que lorsqu'un Mauricio est mort, certains se sont demandé qui c'était celui-là: il était connu de tous sous le prénom de Carlo...
Les noms de famille et les prénoms sont souvent identiques. On ne compte plus les Francesco, Antonio, Angelina... Cavanna, Morisi, Bruzzi... alors, chacun a son surnom: Touniet d'Arfeu parce que la maison familiale avait pris feu dans les années 20; Chiquino d'Angol', sa maison fait le coin, Maria dè Prè, Miquetto d'Arbaz, sans oublier Anjuline...
L'un de ces montagnards, qui après avoir fait mille petits métiers: chauffeur de concasseuse à vapeur, colporteur en fleurs et graines dans la vallée du Pô, chauffeur de "mondine", les repiqueuses de riz à Vercelli... a fini par migrer en France.
Il serait fort étonnant que, pour éviter les confusions dues aux noms et prénoms semblables, les Limousins n'aient pas aussi utilisé de surnom. Celui-ci est rarement mentionné dans les papiers officiels, je n'en ai pas trouvé, à part Lafleur, surnom de Léonard Lejeune, frère d'un autre Léonard Lejeune décédé en 1791 à Nangis et que l'on retrouve dans plusieurs documents.

Aux noms et prénoms fluctuants, s'ajoute la concentration des mêmes familles dans les mêmes villages; je souhaite bon courage aux généalogistes creusois pour reconnaître parmi la profusion d'appellations semblables, celle qui correspond à leur ancêtre.
Par exemple, à la naissance de Marie Dézert en 1813 les témoins se nomment tous deux Jean Dézert, tous deux cultivateurs à Besses, l'un 38 ans, l'autre 35 ans. "Jean Dézert ... et de autre Jean Dézert .."
AD 23 Saint Priest la Plaine 4 E 259/4

En 1735, à Boulains, commune proche de la Chapelle Rablais, naît Léonard Charmot, son père s'appelle Léonard Charmaud le jeune, né aux Billanges, son parrain est son oncle Léonard Charmaud l'aîné.
AD77 Boulains / Echouboulains Mi 3548
A Châtelus le Marcheix où résida jusqu'à son décès en 1813 Léonard Momet, père des deux frères qui travaillèrent à la Chapelle Rablais, on trouve en 1806 un
"Léonard Maumet, fils de autre Léonard Maumet" qui déclare le décès de Léonard Maumet, 56 ans, journalier ... "demeurant on ne sait pas l'endroit" AD 23 4 E 69/8

Suite: Maçons limousins à la Chapelle Rablais /7

Plan: les maçons limousins à la Chapelle Rablais
   
  Sur ce site
   

Doc: traces des maçons limousins

Migrants limousins et autres sites
   
J'espère ne pas m'être (trop souvent) trompé en attribuant à des inconnus les petis bouts de vie des maçons creusois retrouvés en Brie, entre les confusions de noms, de prénoms, de villages... L'ensemble des actes figure à la très longue page "Traces des maçons limousins". Si vous relevez des erreurs, n'hésitez à me proposer de les corriger.
La palme de l'embrouillamini de noms revient sans conteste à Léonard Bétoule et ce, sur trois générations au moins. Ce nom est très fréquent en Limousin, tant pour les lieux que pour les personnes, ayant un rapport avec le bouleau (betulla), un hameau de Mourioux est nommé "la Bétouillère".
Suivant les actes, on trouvera Betoule Betoult, Bétolle, rien d'inhabituel. Mais il dérivera en Bétoune, puis Bettonne par les fautes successives d'un clerc un peu sourd, ayant confondu Bétoule et Bétoune, puis d'un autre un peu myope n'ayant pas distingué le U du N, dont les graphies étaient alors très proches: Bétoune était devenu Bétonne. En 1822, sa fille sera même nommée Betton.

Auparavant, sa mère avait reçu le nom fort singulier de Teyphe que l'on trouve dès 1745, à la naissance de Léonard: "Le deuxième may mille sept cent quarante cinq a été baptisé Léonard, fils de Jean Betoule et de Pétronille Teyphe, né le jour précédant au village Sazerat" AD 87 Registre paroissial de Nexon On retrouve une orthographe proche en 1780, quand Léonard Betoult se marie dans l'Yonne: "Tlyphe" corrigé en "Teyphe". Registre paroissial de Villiers-Louis AD89 5 Mi 1072/2 Sa parenté n'est pas signalée pour son second mariage à Chalautre la Reposte, "de droit dans la paroisse de Nexon en bas Limousin, de fait dans celle de Savins" Etat civil de Chalautre la Reposte, AD77 5 Mi 6076 Pour un troisième mariage, l'officier municipal ne déchiffre pas correctement l'écrit qui lui est présenté, portant sur le décès de "Jean Betoune, masson et de Pétronille Ceyplse, tous deux décédés dans le département de la Vienne (en fait, Haute Vienne)" Etat civil de Villeneuve les Bordes, AD77 5 Mi 1429

A n'en pas douter, la graphie Teyphe est due à un curé hellénisant qui a agrémenté d'un PH et d'Y évidemment grec, un nom qui devait être plus commun. Reste à trouver quel pouvait être ce nom sur d'autres actes concernant Léonard Bétoule et son épouse Pétronille. Feuilletons donc le registre paroissial de Nexon à la recherche du prénom Pétronille, qui ne semble pas si courant (encore moins après la chanson de Dranem "Pétronille, tu sens la menthe"!) Funeste erreur: dans cette région, les Pétronille fourmillent: un petit sondage express sur Généanet révèle 32.753 occurences en Haute Vienne contre 1.587 dans la Creuse. Mille cinquante Pétronille pour le seul bourg de Nexon (il est vrai que la même doit figurer sur plusieurs arbres).
Rechercher à Nexon un Jean Bétoule ayant épousé une "Pétronille Quelquechose" mène à plusieurs couples où le nom de l'épouse peut être Roche ou Roche d'Anglias, Labouère ou Labrène, Louliade... aucune dont le nom pourrait se changer en Teyphe. Encore une fois, bonne chance aux généalogistes!
Merci à Mathilde Pateyron, Thierry Péronnet, Veronique Reyes du groupe Yahoo Gen23 pour leurs recherches

Ce n'est pas tout, à la troisième génération, la fille de Léonard, "Marguerite Betton" accoucha en 1822 à la ferme de Putemuse, commune de la Chapelle Rablais, d'une petite Anne Marguerite, hors mariage (à noter que, pour une fois, une femme est mentionnée comme témoin d'un acte d'état civil, car c'est l'épouse du fermier, chez qui Marguerite était journalière, qui déclara la naissance et non son époux, y avait-il anguille sous roche?) La mère de l'accouchée y est nommée Pencrace par un agent communal qui n'avait pas compris que Juilien ou Julien était le nom de famille et Pancrace le prénom du père. AD77 la Chapelle Rablais 5 Mi 2830

documents sur Léonard Betoule dans "traces des maçons"

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Michel Pagot a laissé des traces à Bord, commune de Ceyroux: son mariage en 1804 où son épouse, Catherine Gavinet, était née en 1788, naissances et décès de ses enfants, adresse à Bord sur ses passeports... jusqu'à la naissance de sa petite fille Marie Célestine "est comparu Michel Pagot, âgé de cinquante sept ans, cultivateur demeurant au village de Bord, commune de Ceyroux", signée par le maire Delage AD23 Etat civil Ceyroux 4 E 48/11.
Puis, plus rien sur les registres de Ceyroux. Aurait-il déménagé? Que non point! la famille réside toujours à Bord où décède Catherine Gavinet en 1844, puis plus tard Michel Pagot en 1851. C'est le hameau qui a changé de chef-lieu: En 1835 les villages du Teil, Saint Chartier et Cluptat passent de Mourioux à Ceyroux... Montimbert, la Gaudinière ou la Gaudinerie, Vaux et le Monteil relevant au spirituel de la paroisse de Mourioux; ces villages passèrent à Ceyroux entre 1790 et 1794 pour revenir à Mourioux en 1835. Doc: gendep23
(En passant: on ne trouve pas de "hameaux" dans les registres du canton de Bénévent, mais des "villages". Est-ce une reflet d'un état d'esprit où chaque groupe de maisons serait autonome? La Creuse aurait-elle été peuplée d'irréductibles Creusois? A noter qu'à la Chapelle Rablais, les habitants du hameau des Montils, plus peuplé que le chef-lieu, auraient bien aimé peser un peu plus dans les décisions communales et trouvaient souvent prétexte à bagarre avec ceux du village, irréductibles Briards!)