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Les passeports, entre autres informations qui seront détaillées à la page suivante, renseignent sur les dates et les lieux. Au recto de la feuille et sur le talon: délivrance du papier, avec les mentions des lieux de naissance, de résidence, de la commune qui délivre le passeport et de la destination envisagée; au verso: arrivée sur le lieu de travail, avec le tampon et la signature du maire. Au verso figurent aussi les autres déplacements: départs de la Brie ou de la Creuse, arrivée en Limousin, etc...
La migration des maçons limousins au printemps puis le retour à l'automne, conforme à la tradition, a aussi été la règle à la Chapelle Rablais comme le confirment les dates sur les passeports, reportées sur les graphiques ci-dessous: à gauche, visa des passeports en Creuse peu avant le départ; à droite, à la Chapelle Rablais, au moment du retour.
Il pouvait se faire que des migrants passent plusieurs années sans retourner au pays: à Saint Denis les Rebais, travaillaient en 1809 "deux maçons en terre et couverture en paille originaires du "ci-devant Limoges... ces deux ouvriers sont quelquefois 5 à 6 ans sans s'en retourner".

Les maçons passaient la belle saison loin de leurs foyers, à l'inverse des scieurs de long du Forez, en grand nombre dans notre région, qui venaient pendant la morte saison.
On peut aussi comparer avec les voituriers en bois présents à la Chapelle Rablais. Leur "voiturage" ne les menant que de la forêt à la Seine, il ne demandaient de passeport que pour retourner dans leur province d'origine, le Hainaut, à n'importe quelle période de l'année, graphique ci-contre.

Maçons limousins
à la Chapelle Rablais /4

Mais, surtout, pourquoi un maçon solitaire? Alors que tout se faisait en groupe: travail, logement, enterrements, bagarres comme on l'a vu à la page précédente... et tout d'abord, le voyage vers les "lieux d'habitude":
"Le matin du départ, il y eut dans Basville une étrange animation. On aurait dit que le village avait la fièvre. Huit hommes "partaient aux maçons". Georges Nigremont: Jeantou, le maçon creusois 1936
"Un instant après, j'arrivais à Pontarion à l'auberge du père Duphot où nous attendaient les camarades qui se dirigeaient avec nous vers Paris et ceux qui, en plus grand nombre, étaient venus nous accompagner... Arrivés au Marivet, petit village non loin de Pontarion, nous attendaient d'autres compagnons de route" Martin Nadaud: Léonard, maçon de la Creuse 1895
"
Bientôt, au bord de l'étang, ils furent près de trente, discourant avec animation. Des rires forcés qui dissimulaient mal la peine de partir éclataient dans l'air gelé et couraient sur la surface de l'eau comme un miroir." Jean Guy Soumy: Les fruits de la ville. Roman.

Dans deux situations exceptionnelles, Martin Nadaud revint seul en Creuse. Sa mère ayant tiré en son absence un mauvais numéro, Martin dut se présenter à Bourganeuf pour le conseil de révision. Une ancienne fracture et un peu de piston lui évitèrent l'enrôlement. Une campagne électorale à la députation de la Creuse motiva le second voyage solitaire. Situations exceptionnelles, il faut bien l'avouer.

"Le voyage s'effectue essentiellement à pied... [Le migrant marchois..] gagne ses "lieux d'habitude" à marche forcée, un maigre baluchon sur le dos pour ne pas retarder sa progression. Les outils seront achetés sur place, d'occasion. Il n'est pas nécessaire de s'en encombrer. Dans ses poches, il cache quelque argent pour faire face aux frais de route, lorsqu'il n'est pas déjà embauché par un maître maçon, et avoir de quoi "voir venir" si à l'arrivée si l'embauche n'est pas immédiate. Ce modeste équipage lui permet de parcourir de longues distances en peu de temps. Paris qui se trouve à environ 350 km de Guéret est atteint en une semaine, par étapes d'environ 50 km par jour. A cette cadence, il n'est pas question de traîner en route. Un tel rythme ne peut être tenu que parce que les Marchois voyagent en bandes organisées."
Annie Moulin: Les Maçons de la Creuse: les origines du mouvement.

Le voyage vers Paris a été amplement décrit tant par ceux qui l'ont vécu que par des romanciers; et plutôt que de les paraphraser, je vous propose de retrouver le témoignage de Martin Nadaud.

Le voyage de Martin Nadaud (site BNF Gallica)

Le parcours, détaillé dans "Jeantou", dans "Les fruits de la ville" dans "Mémoires de Léonard" dépend évidemment du lieu de départ. Après quatre ou cinq jours de marche harassante à un rythme plus que soutenu (Je me trouvais, à la chute de la journée, avoir fait quinze lieues pour cette première étape Nadaud), d'auberges crasseuses (Mon père le premier ouvrit ses draps: c'étaient des payes, comme nous disons chez nous, noires puantes, déchirées. Il ne dit rien, il s'attendait à cela, sachant que tant que les maçons passeraient ce printemps, les draps ne seraient pas changés. Jeantou) et de rencontres animées avec les autochtones ("A l’oie, à l'oie, voilà les plante fougères, voilà les mangeurs de châtaignes !" Depuis les champs qui bordaient les environs d'Issoudun, les paysans se moquaient des maçons qu'ils considéraient comme des vagabonds... Le voyage oublié des maçons de la Creuse, ed Patrimôme)...

... les migrants arrivaient à Orléans où après marchandage, ils prenaient la patache pour Paris. Le jeune Jeantou fit le trajet "dans une espèce de panier qui était accroché sous l'essieu."
Le trajet intégral en voiture aurait coûté trop cher: 74 livres et 16 sols plus les frais d'auberge pour aller de Limoges à Paris à une époque où la journée d'artisan rapportait une seule livre.
D'après Thierry Sabot: Les voyages et les déplacements de nos ancêtres ed. Thisa

Le trajet des maçons partant du canton de Bénévent pour se rendre à la Chapelle Rablais est inconnu. Allant à pieds, ils devaient passer au plus court évitant de rallonger inutilement un chemin déjà fort éprouvant. "Nous n'avions pas besoin de ses indications pour marcher droit à notre but sans nous attarder aux détours et croisements... nous avons, nous autres Marchois, un sens particulier pour voyager à vol d'oiseau. Il n'y a pas bien longtemps que nos émigrations d'ouvriers allaient encore ainsi à Paris et dans toutes les grandes villes où l'on emploie des escouades de maçons. Avant les chemins de fer, on les rencontrait par grandes ou petites bandes sur tout le territoire, et, comme ils passaient partout à travers champs, on s'en plaignait beaucoup." George Sand, Nanon

Après la Châtre, le chemin des Briards (en rouge) devait dévier de celui des Parisiens, comme on peut le reconstituer d'après le roman de Jean Guy Soumy "Les fruits de la ville", trajet fort peu différent de celui de Martin Nadaud. En ligne directe, les maçons de Brie seraient passés par la Châtre, Bourges, et auraient franchi la Loire à Gien. L'un des passeports délivré à la Chapelle Rablais, celui d'un charpentier de la Creuse, est d'ailleurs à destination de cette ville.
La dernière étape effectuée en voiture d'Orléans à Paris évitait une journée de marche. Pas de patache pour raccourcir le délai à destination de la Chapelle Rablais, on peut donc estimer que le voyage des maçons de Brie devait durer six jours au minimum.
C'est à peu près le délai le plus court relevé: Jean Maumet (Momet) a fait établir son passeport le 2 avril 1818 à Mourioux, lequel a été tamponné le 9 du même mois à la Chapelle Rablais. On peut penser que le document a été rédigé la veille de son départ, et non le jour même: entre la feuille et le talon, il y a trop de lignes à remplir pour que cela soit fait à la sauvette. Par contre, les quelques lignes signalant son arrivée ont pu être écrites le jour de son arrivée, ce qui donnerait un écart de sept jours, entre le 3 et le 9 avril.

Le rapprochement des dates met en évidence des groupes de maçons originaires de la même région, ayant organisé leur voyage le même jour: Jean Momet (40 ans, né en 1773), Michel Pagot (°1781, 32 ans), Pierre Pradeau (°1773, 40 ans) et Léonard le Roudier (°1786, 27 ans) sont arrivés le même jour à la Chapelle Rablais, le 30 mars 1813 et ont envisagé leur retour entre le 18 et le 20 novembre de la même année. En 1820, même scénario pour Jean Momet, son frère Barthélémy (°1776, 44 ans) et François Péty (°1793, 27 ans). A ce petit groupe de Creusois provenant de Mourioux, Ceyroux, Marsac, dont le "lieu d'habitude" était la Chapelle Rablais, se joignaient peut être d'autres maçons, à destination d'autres communes briardes.

Tableau "Maçons creusois à la Chapelle Rablais, voyages en groupes"

Le visa de Denis Tousaint Félix, maire de la Chapelle Rablais pose un petit problème local: il est écrit :"Vu à la Mairie de la Commune de la Chapelle Rablais..." mais en 1818, la commune de la Chapelle Rablais ne possédait aucun bâtiment qu'on aurait pu qualifier de mairie.
Le premier cadastre, en 1832 indique les possessions de la commune: B 198 l'église et son cimetière B 197, une mare B 243 et deux friches ! Il faudra attendre le décès de D.T. Félix pour que la municipalité achète une petite maison B 195, héritée de ses beaux parents: le fossoyeur Edme Rondinet et son épouse, née Marguerite Bectard, la sage-femme du village; l'une mettait au monde et l'autre enterrait pendant que Félix mariait... Quelques années plus tard, au décès du curé Ozouf, la commune acquit le presbytère B 185 qui lui appartenait; mauvaise affaire, il était en mauvais état et après des années d'hésitation, il dut être rasé.

La présence d'un maître des petites écoles étant attestée depuis 1750, la salle de classe aurait pu convenir, si elle n'avait aussi servi de logement à l'instituteur, comme l'a noté A. Martin, son successeur, dans sa monographie de 1889: "Je n’ai pu recueillir que des renseignements très incomplets et très peu étendus sur l’historique de l’enseignement dans la commune. Mes recherches n’ont pas abouti au delà de 1823. A cette époque, l’instruction était donnée aux enfants des deux sexes réunis dans une maison particulière louée à cet effet par la commune. Cette maison, qui existe encore actuellement, mais qui a subi des restaurations et des transformations assez importantes, est située derrière l’église; elle ne comprenait alors qu’une seule pièce servant à la fois d’école, de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. La seconde habitation affectée à l’enseignement se voit encore aujourd’hui, à peu près telle qu’elle existait autrefois, dans la partie orientale du village. Elle était composée de deux pièces, l’une, la chambre à coucher, l’autre, l’école, la cuisine et la salle à manger. Ce bâtiment constituait aussi une propriété particulière louée à la commune pour y recevoir, ensemble, les garçons et les filles. Le troisième local appartenait à un sieur Félix. Il s’élevait sur l’emplacement de la maison commune actuelle. Cette fois, la classe et le logement de l’Instituteur étaient séparés." AD 77 30 Z 80

En 1834, le budget communal révéle qu'en plus d'une location de cent francs par an pour le logement de l'instituteur, la municipalité déboursait vingt deux francs pour la location de la maison commune -était-ce aussi la salle de classe?- sur un budget total de 563,29 F.
Registre des délibérations du Conseil municipal, archives de la mairie

Sous l'ancien régime, les réunions avaient lieu à la sortie de la messe, le plus souvent sous le porche de l'église. Où donc se réunissait la dizaine de conseillers, au temps de Napoléon? Les dates des visas indiquent que les maçons n'hésitaient pas à venir "en mairie" le dimanche. Denis Toussaint Félix, entre poule au pot, grand messe, et vêpres (il était aussi chantre aux offices), dut trouver le temps de tamponner les documents de Barthélémy Momet, le dimanche 23 mars 1817, celui de Gaspard François Robinet le dimanche 24 mars 1816... A noter que, dans la Creuse, les maires étaient aussi mis à contribution le jour du seigneur. (Fin de la parenthèse locale)

Le presbytère à la page des "Originaires de la Manche à la Chapelle Rablais"
1752 contrat du maître des petites écoles à la Chapelle Rablais
Les écoles à la Chapelle Rablais, extrait du texte du livret d'archives

Qui menait la troupe? Qui était "le plus solide marcheur", l'homme de confiance à qui chaque maçon confiait l'argent pour les frais de voyage? L'un des plus âgés, sans doute: Jean Momet, Pierre Pradeau, un inconnu?
Parmi ces maçons, l'un était-il patron? Aucun des migrants de la Chapelle Rablais cité n'est qualifié de "maître maçon". Il s'en est trouvé dans les communes voisines: Jacques Boucher à Bréau en 1789, Léonard Betoune à Villeneuve les Bordes en 1795, Michel Couty à Rampillon, qui vint travailler à la Chapelle Rablais en 1791... Il faudra attendre l'installation définitive de Creusois à la Chapelle Rablais pour qu'ils aient droit à ce qualificatif; nous le verrons plus loin.

"A ce premier départ de 1830,… nos compagnons de route versèrent chacun dix francs, entre les mains de mon père; le voilà trésorier de notre société jusqu’à Paris. Ses fonctions honorifiques consistaient à aller de l’avant sur la route pour faire préparer nos repas, choisir les plats, compter les bouteilles de vin et débattre le prix de la table. Ce choix lui imposait un plus grand devoir encore; comme la route était suivie par de nombreux émigrants, chaque groupe choisissait un solide marcheur, dont la mission consistait à arriver le premier, le soir, à l’auberge afin de retenir des lits." Martin Nadaud

Suite: Maçons limousins à la Chapelle Rablais /5

Plan: les maçons limousins à la Chapelle Rablais
   
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Doc: traces des maçons limousins

Maçons creusois à la Chapelle Rablais, voyages en groupes