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Maçons limousins
à la Chapelle Rablais /3

L'acte de décès de Jean Cugy, âgé d'environ 35 ans, "garçon maçon de la paroisse de Bessine proche Limoges" à la Chapelle Rablais en 1750 montre qu'il n'était pas seul quand la mort le surprit. Etaient avec lui son frère Antoine, son cousin germain Pierre, Jean Desfossés et Pierre de la Serre (La Serre est un village de la Creuse qui a fusionné avec Bussière).
En 1792, Léonard Aucomte du Grand Bourg de Salagnac fut mené au cimetière de la Chapelle Rablais par son oncle Sylvain, son neveu Joseph, Pierre Boucher (des Boucher seront amplement cités au fil de ces pages), Etienne Bataille (de nombreux Bataille au Grand Bourg) et Pierre Pacon, le seul Briard; "ses amis et tous maçons".

Des témoins, du même métier, du même pays, sont aussi révélés lors de l'inhumation d'un cordonnier de Lorraine, toujours à la Chapelle Rablais:
"Le 28 avril 1759, inhumation de Pierre Maçinot, âgé de trente ans, marié, laisse une petite fille de quatre mois, d'Hargeville en Baroit, proche Bar le Duc, en présence de César Robert, Jean Maçinot, Jacques Poirson, Claude L'arché, Jean Vanier, frères et beaux frères, tous de la paroisse d'Hargeville.
"
De même pour un débardeur thiérachien, Jean Baptiste Lainé, très lié à notre village mais qui décéda non loin, à Machault, en 1788, "né à Montmignies, diocèse de Cambray... "voiturier tierrachien". Témoins: Jean Louis Dineur, Guillaume Dupuis, Nicolas Joseph Docquière, "tous trois de son pays et voituirers tierrachiens comme lui".

Voir les dossiers à la page de choix des documents

L'inhumation avait lieu le lendemain du décès, trois des actes le précisent. Pas le temps de prévenir, puis de faire venir des amis éloignés, d'autant que les chemins étaient peu praticables: "l'état affreux des chemins qui conduisent à Nangis et à Fontainebleau et qui paralysent l'industrie agricole et commerciale..."
Les cordonniers, voituriers, maçons, témoins des inhumations, résidaient dans la même paroisse que le défunt, ou dans un village proche.

Si les maçons se côtoyaient en Brie, c'est qu'il se fréquentaient déjà -et continueront à le faire- dans la Creuse. Cela semble évident, mais plutôt que d'enfoncer des portes ouvertes, cherchons quelques preuves. Regardons qui était présent à la Chapelle Rablais, ou villages proches, pendant une période particulièrement fournie en maçons limousins, la deuxième décennie du XIX° siècle.

Eliminons Jean-Baptiste Bidou, qui ne faisait pas partie de la bande. Maçon originaire de la Haute Vienne, Bersac canton de Bellac, pour être précis, "ayant demeuré à la Chapelle Gauthier", il dut être sommé d'y retourner pour réparer après avoir fauté avec une jeune fille du cru. Son mariage, annulé en février 1811, malgré la publication des bans, se fit le 7 novembre de la même année. Le dix du même mois naquit un petit Antoine. On retrouve le maçon installé à Melun, tout en laissant ses enfants en nourrice à la Chapelle Gauthier.
Eliminons aussi un charpentier creusois, Julien Jardineaux, originaire d'un autre canton que les maçons repérés, de passage à la Chapelle Rablais en mars 1819 se dirigeant vers Gien, dans le Loiret.
A la même époque, on relève la trace, à Rozay en Brie, du père de trois fils Dubreuil (Jean aîné, Jean cadet et Léonard) qui laisseront des traces à la Chapelle Rablais puis s'intalleront en Brie, un peu après 1825. François Dubreuil, le père, était originaire de Saint Etienne de Fursac; il décéda à Rozay en 1812.

L'église et le cimetière de la Chapelle Rablais avant 1850
Maquette réalisée avec les élèves pour une exposition
sur le patrimoine avec le concours des Archives départementales

Les preuves de leurs relations auraient manqué qu'on aurait pu se douter qu'il se fréquentaient. Comment auraient pu s'éviter, dans le petit "village" de Bord, seize maisons, soixante trois habitants, où résidaient Michel Pagot, Gaspard François Robinet, Léonard le Roudier et les deux frères Momet quand ils vivaient encore avec leurs parents ?

Tableau des relations entre maçons

A la Chapelle Rablais, vers 1810, six maçons ont laissé des traces: Jean et Barthélémy Momet, Michel Pagot, François Pety, Gaspard François Robinet, Léonard le Roudier. Tous sont en relations étroites. Tous résident à Mourioux ou Ceyroux, dont les chefs lieux sont distants de moins de deux kilomètres; ces communes se sont même échangé des hameaux en 1835. Les deux Momet sont frères. Michel Pagot fit le voyage de la Creuse à la Brie avec Jean Momet, comme le montrent, sur leurs passeports pour l'intérieur, des dates identiques, et surtout, sur celui de Pagot, délivré à Ceyroux, une mention de la main du maire de Mourioux, exactement identique à celle sur le passeport de Jean Momet, sur laquelle nous reviendrons plus loin. François Pety, le maçon, vivait avec son oncle aussi nommé François Pety qui fut témoin sur l'acte de décès de Françoise Momet, fille de Jean. Léonard Le Roudier fut, de son côté, témoin au décès d'Anne, soeur Momet, en 1833. Et Michel Pagot était au mariage de Gaspard François Robinet (quelquefois prénommé Gaspard, et d'autres fois François).

"Un des traits fondamentaux de ces phénomènes migratoires est les fortes solidarités qu'ils génèrent. Solidarités à la fois régionales, villageoises, familiales, professionnelles. Les filières, les réseaux, permettent aussi bien de prendre la route que de trouver des lieux d'hébergement et du travail à l'arrivée. C'est pourquoi les gens d'une même paroisse, d'un même hameau, pratiqueront le même métier et se dirigeront vers les mêmes régions. Dès qu'il en a l'occasion, le beau-père appelle son gendre à son côté, l'oncle son neveu. Ceux qui se fixent à l'extérieur font venir leurs parents: frère, beau-frère, cousin...
Au fil des siècles et des générations, il n'est pas rare de voir les mêmes vallées ou les mêmes hameaux fournir des migrants aux mêmes villes ou villages, de voir les membres d'une même famille associer à leur état de paysan la même activité artisanale ou commerciale."
Jean Louis Beaucarnot : Quand nos ancêtres partaient pour l'aventure

Quand le département est correctement cité, il s'agit le plus souvent de la Haute Vienne, 36 réponses contre seize pour la Creuse; au village de Guérard, arrondissement de Coulommiers, on précise même qu'ils sont tous de Bessines.
La proportion s'inverse à la Chapelle Rablais, où la grande majorité des maçons provient du canton de Bénévent l'Abbaye en Creuse, non loin de la Haute Vienne, il faut bien l'avouer. La carte ci-dessous indique les noms des villages d'origine, aux lettres d'autant plus grosses que les migrants ont été nombreux: douze maçons viennent de Ceyroux, neuf de Mourioux, huit de Marsac, six du Grand Bourg et de Bénévent, trois d'Aulon, deux des Billanges... Aucun natif de Fursac pourtant nombreux au Châtelet en Brie (13 kms à vol d'oiseau), un seul de Laurière dont on trouve une forte colonie à Rampillon (8 kms)... "Mêmes hameaux pour mêmes villages"...
Les mentions en gris, entre parenthèses, n'indiquent que des localités connues, sans migrant à la Chapelle Rablais. Soubrebost est le village d'origine de Martin Nadaud, maçon limousin à partir des années 1830 qui devint plus tard député de la Creuse et publia en 1895 "Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon".

Localiser le canton de Bénévent sur la carte des destinations et métiers des migrants limousins
Sur Gallica: Martin Nadaud : Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon

"Mêmes vallées, mêmes hameaux pour mêmes villages", on l'a bien vu pour les moissonneurs de l'Yonne ou les voituriers thiérachiens. Pour prendre un exemple chez les "Tirachiens", une branche de la famille Nival est venue travailler dans les bois de Villefermoy, à la Chapelle Rablais et Gauthier, tandis qu'une branche cousine débardait dans la Marne et une autre dans les bois proches de Compiègne. Il en était de même pour les maçons limousins.

Dans l'enquête sur les travailleurs saisonniers, quatre vingt deux réponses concernent des maçons de l'ancienne province de Limousin, encore amplement citée, avec quelques approximations géographiques comme "le ci-devant Limoge" et même "département de la Vienne et du Guéret". Il faut dire qu'en 1809, comme les nouvelles mesures métriques, le découpage en départements, vieux déjà de deux décennies à cette époque, n'était pas encore parfaitement assimilé. Pour le maire de Saint Sauveur (77), aller à Melun (77) pour la moisson, du Gâtinais à la Brie était encore changer de province: "Dans quel département vont -ils ? Dans la Brie et les environs de Melun."

Les Creusois semblent ne pas avoir détesté ce que Martin Nadaud appelle les mesquines rivalités: au pays, ceux qui se dirigeaient vers Lyon avaient une piètre opinion de ceux qui allaient sur Paris: un grand père s'opposa au mariage de ce maçon avec sa petite fille (une forte dette y était peut être aussi pour quelque chose!) : "ancien maçon de Lyon, il détestait les Parisiens. Tel était alors l'état de nos mœurs jalousie et haine entre ouvriers et ouvriers. Ce vieux brave homme me dit encore «Les maçons de Paris gagnent de l'argent mais ils le dépensent comme ils le gagnent. Ils ne se gênent pas non plus pour abandonner leurs femmes et vivre avec des coquines."

Dans les estaminets parisiens, les Limousins ne se privaient pas de tabasser les Auvergnats, d'autant que la boxe française, la "savate" était alors à la mode: "Dans le restaurant où nous avions si copieusement dîné et bu jusqu'à nous griser, il y avait un bal de musette où il se trouvait autant d'Auvergnats que de Limousins. Quelques-uns des nôtres se mirent à chanter la fameuse chanson "Lous Auvergnats én bé lo barbo fino, lous Limousis lo li fant bé sin perro, sin rasouèr." Soudainement, il se fit un grand vacarme dans la salle, puis on n'entendit que le bruit des chaises, des bouteilles et des tables qui volaient en l'air, et des hommes qui se tenaient à bras le corps. A ce bruit, se joignaient les lamentations des femmes, qui criaient dans ce milieu ensanglanté...

... Tel était l'état des esprits et de certaines habitudes que si les ouvriers en partie de plaisir rentraient le soir, dans leurs garnis sans s'être donné de bonnes raclées, on disait qu'on ne s'était pas amusé. Il en était de ces batailles entre ouvriers; comme aujourd'hui des questions de duel, entre gens d'une certaine classe, qui se croiraient déshonorés s'ils se refusaient à croiser le fer avec un provocateur quelconque."

Passe encore qu'on se cherche la bagarre entre provinces différentes, mais pourquoi pousser la rivalité entre habitants de la même province de Marche?
"Parmi nous, Creusois, il y avait de petits clans, de mesquines rivalités de cantons et même de communes. On avait baptisé du nom de Brûlas, les ouvriers qui étaient originaires des environs de la Souterraine, du Grand-Bourg et de Dun, et de Bigaros, ceux qui venaient du voisinage de Vallière, Saint-Sulpice les-Champs, St Georges et Pontarion. Lorsque nous nous trouvions dans les mêmes chantiers, on commençait à se regarder en chiens de faïence. D'ailleurs, un maître compagnon ou un appareilleur Bigaro, se serait bien gardé d'embaucher des Brulas."
Toutes citations: Martin Nadaud

Les rivalités, virulentes à Paris, s'estompaient-elles dans les campagnes? Les Limousins s'y sont montrés "très sobres" s'il faut en croire l'avis du maire de Combs la Ville en 1809, peut être parce que les rivaux étaient séparés: là où il y avait des Brûlas, on ne trouvait pas de Bigaros.
A la Chapelle Rablais, et dans les environs, ne se trouvaient des maçons que d'une seule faction !

Suite : Maçons limousins à la Chapelle Rablais /4

Plan: les maçons limousins à la Chapelle Rablais
   
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Doc: traces des maçons limousins

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Tableau des relations entre maçons