Maçons limousins à la Chapelle Rablais /16
Dubreuil, Delisle ...

Plan: les maçons limousins à la Chapelle Rablais

Doc: traces des maçons limousins

   

Sous Napoléon I°, les maçons qui venaient limousiner à la Chapelle Rablais retournaient dans leurs foyers à la mauvaise saison et terminaient leur vie près de leurs proches, en Limousin.
Quelques années plus tard, sous Louis Philippe, la migration changera de forme. Des Creusois quitteront leur pays d'origine et se fixeront définitivement en Brie.
Le graphique ci-dessous, illustre ces deux phases. Chaque année de présence à la Chapelle Rablais est marquée par un petit carré bleu-vert. Un petit carré beige indique la présence attestée en Brie, dans un autre village.
Entre 1810 et 1820, les maçons reviennent plusieurs saisons de suite, mais leur présence ne dépasse pas une dizaine d'années. Par contre, en passant la souris sur l'illustration, on fera apparaître la seconde période, où les lignes de vie des migrants se prolongent jusqu'à leur décès, en Seine et Marne, après mariage avec une Briarde; ce que l'agrandissement permet de mieux visualiser.

Années de présence des maçons 1750/1882, agrandissement du graphique

Le choix de ne plus retourner en Limousin modifia profondément l'existence des maçons creusois. S'installant en Brie, ils purent entretenir d'autres relations avec les autochtones. N'ayant plus comme seul but d'acheter des terres en Limousin, ils purent consacrer leur pécule à leur installation. Si aucun migrant de la génération précédente n'était "maître maçon", tous ceux qui se fixèrent à la Chapelle Rablais devinrent leurs propres maîtres et fondèrent, avec plus ou moins de bonheur, des entreprises de maçonnerie; l'une d'elles a perduré jusqu'à aujourd'hui. Les "maçons en gros mur", "maçons en terre" et autres "bousilleurs" appartiennent au passé; les maçons du milieu du XIX° siècle construiront de belles maisons qui sont encore visibles au village.

Quelques Limousins furent maîtres maçons pendant la première phase de migration, mais aucun ne résidait à la Chapelle Rablais. Michel Couty, qui vint travailler aux Montils pendant la Révolution, avait fait sa résidence à Rampillon; le paiement échelonné sur trois années des maisons commandées par les citoyens Hû et Bureau montre qu'il comptait bien y rester encore quelques années. Autre maître maçon: Léonard Bétoule. On peut suivre sa migration en comptant ses mariages: en janvier 1780, il était à Villiers Louis, dans l'Yonne, non loin de Sens où il épousa une fille de charron. Il n'était que maçon et résidait dans ce village depuis trois mois. En octobre 1791, "veuf en dernières nôpces de Marie Anne Creveau, de droit dans la paroisse de Nexon en bas Limousin, de fait dans celle de Savin", Léonard épousa une veuve, fille de vigneron de Chalautre la Reposte. Le terme "dernières nopces" signifie-t'il que Léonard fut plusieurs fois marié, et veuf, avant ces dernières épousailles, un Barbe-Bleue du Limousin? En 1795, il se remaria, sans que son veuvage ne soit mentionné, à Villeneuve les Bordes. Il avait "sainquante ans", son épouse vingt six; elle avait eu un enfant hors mariage avant Léonard, en aura un autre après son décès. Léonard Bétoule était alors maître maçon à Villeneuve.

Je n'ai pas trop poussé les recherches sur les corporations, les patentes et autres moyens d'accéder à la maîtrise chez les maçons.
Cependant, avant la Révolution, les corporations encadraient rigoureusement les travaux dans les différentes branches d'activité. Une tentative de suppression par Louis XVI en janvier 1776: "Nous voulons abroger ces institutions arbitraires..." fut vite annulée par le Parlement en ces termes: "La loi a érigé des corps de communautés, a créé des jurandes, a établi des réglements, parce que l'indépendance est un vice de constitution politique, parce que l'homme est toujours tenté d'abuser de la liberté. Ce sont ces gênes, ces entraves, ces prohibitions qui font la gloire, la sûreté, l'immensité du commerce de la France "
Remontrances du Parlement, discours de Séguier

Le 14 juin 1767, procuration de plusieurs maîtres maçons tailleurs de pierre à Montargis: Nicolas Vouret, Thomas Pochon, François Vourette, Pierre Creuzot, Pierre Gravier, Maurice Creuzot..."ils donnent pouvoir de pour eux et en leurs noms faire homologuer en la cour de parlement de Paris en la forme ordinaire et accoutumée les statuts et réglements concernant le mettier de maître maçon tailleur de pierres pour ladite ville faux-bourg et ban-lieu dudit Montargis..."
AD45 3 E 7909

En 1782, trente trois articles d'une lettre patente encadrèrent les activités des maçons: "Article premier: ...défendons à tous Compagnons, ou autres gens sans qualité, de s'immiscer en la dite profession à peine de confiscation de leurs outils, équipages et matériaux, de tels dommages et intérêts qu'il appartiendra envers la dite Communauté, et de cent livres d'amende envers nous..."
Cité dans Artisans français étude historique par François Husson 1903-1906

Ces règles étaient valables pour Paris; qu'en était-il dans les petites villes de province? La demande d'homologation des maîtres de Montargis montre que les maçons de cette ville n'étaient pas encore régis par les "statuts et réglements" en cours à Paris. Dans les petits villages de campagne, comme la Chapelle Rablais, les règles étaient peut être plus souples, comme au XIII° siècle: "Il puet estre maçon ... qui veut, pour tant qu'il sache le mestier et qu'il oevre as us et aus coustumes du mestier." Cité dans Alfred Franklin Dictionnaire historique des arts, métiers et professions 1906

A vérifier; toute information sera bienvenue.

Quatre Dubreuil laissèrent des traces non loin de la Chapelle Rablais, et tous restèrent en Brie. François, le père, bien malgré lui, il faut l'avouer, puisqu'il décéda à Rozay en Brie, le 20 avril 1812 "en la maison n°220 rue Saint Jacques, maçon en terre, demeurant à Rozoy depuis dix neuf jours et en la commune du Grand Bourg département de la Creuse, né à Fursac, département de la Creuse". De ses huit enfants, deux décédèrent en bas âge. Ses trois filles survivantes se marièrent en Creuse. Etat civil, Rozay en Brie AD77 5 Mi 5632
Ses trois fils, nés à Bénévent, migrèrent en Brie. Leurs actes de mariage confirment la filiation avec François Dubreuil et Catherine Delage. Un Jean, appelons-le Jean-1 puisqu'il est l'aîné, né en 1797, veuf, après un premier mariage à Marsac, se remaria à Nangis et décéda à la Chapelle Rablais.
Un autre Jean, Jean-2 né en 1806, se maria à Chalmaison en 1835 et résida quelque temps à la Chapelle Rablais, puisqu'il y fut recensé en 1836, puis termina sa vie à Chalmaison, en 1882, après avoir résidé à Provins où son fils de seize ans décèda en 1852. Il revenait à la Chapelle Rablais pour des événements familiaux.
Léonard, né en 1805, se maria à Fontains en 1828, y résida quelques années, puis se fixa aussi à la Chapelle Rablais où il décéda en 1861.

Jean-1, né en 1797, veuf de la Creusoise Léonarde Gerbaud, époux de la Briarde Marie Catherine Fauconnier et résidant à la Chapelle Rablais y était "maître maçon" à son décès en 1835, à l'âge de trente huit ans.
Jean-2, qui épousa Marie Françoise Nathalie Meunier à Chalmaison n'est qu'ouvrier maçon à son mariage, et manouvrier à son décès à un âge avancé, 75 ans, où la limousinerie ne lui était peut être plus possible. En 1836 alors qu'il réside encore à la Chapelle Rablais, il est dit "maître maçon", mais ce titre ne lui est plus attribué quand il réside à Chalmaison ou à Provins.
Léonard ne semble pas avoir été à son compte. Il faut dire que maçons, entrepreneurs ou non, ne manquaient pas, dans la troisième décennie du XIX° siècle: trois Dubreuil, Antoine Delisle, Jean Boucher et son jeune fils Pierre, quatre Menut à Fontenailles qui vinrent travailler à l'école, tous Limousins, sans compter les locaux comme Michel François Poinçon, maître maçon, 31 ans, demeurant et né à Echouboulains qui se maria et résida à la Chapelle Rablais. Y avait-il de l'ouvrage pour tous?

Les Dubreuil qui restèrent à la Chapelle Rablais ne furent pas bien riches, à la limite quelquefois de l'indigence. Ils n'ont pas été adjudicataires de travaux communaux, est-ce tant mieux? la commune était très mauvaise payeuse, nous le verrons plus loin. Dans la table des successions et absences de Nangis, après le décès à l'âge de 35 ans de Jean-1, ses héritiers n'eurent que 258,05 F de numéraire à se partager, plus 149,42 F pour le mobilier, l'argent, les rentes et les créances et la petite maison qu'il possédait aux Montils: revenu des immeubles à la Chapelle Rablais: 27 F. Au décès de Léonard, ses héritiers se partagèrent 103 francs. La table de succession qui aurait permis de connaître le degré de fortune de Jean-2 Dubreuil, décédé à Chalmaison, canton de Bray sur Seine, n'est pas en ligne. Tables des successions et absences Nangis 247 Q 9/1 & Q 11

En 1841, Félicité Dubreuil, fille de Léonard, bénéficiait de la gratuité de l'enseignement, comme six autres enfants, preuve du peu de moyens de la famille; alors que les vingt cinq autres élèves payaient mensuellement 0,75 franc pour ceux qui apprenaient à lire, 1 franc pour ceux qui lisaient et écrivaient. Délibérations du Conseil municipal de la Chapelle Rablais, archives de la mairie

Léonard et la veuve de Jean-1 figurent sur la "Liste des indigents désignés et qui pouvant par leur position être admis à ramasser le bois mort dans la forêt de la couronne" En 1854, y figure Léonard avec quatre enfants, ne payant que 4,57 F de contribution. En 1857, on trouve Léonard et la veuve de Jean, épouse Lepanot. Cette liste comporte, cette année-là, quatre vingt neuf noms pour les cent cinquante cinq ménages de la commune, plus de la moitié; il faut dire que la demande pour ramasser du bois mort en forêt de Villefermoy ne coûtait rien à la commune... par contre, ils ne figurent pas sur les listes plus restreintes pour des secours pendant l'hiver 1855/56 ou l'aide médicale en 1860/61. S'ils n'étaient pas riches, leur pauvreté n'était pas critique.

A cette époque, peu de femmes déclarent un métier suceptible d'apporter un peu d'argent au ménage. Au recensement de 1836, pour une population de 506 habitants, cent quarante six hommes sont actifs, pour seulement vingt six femmes, en comptant les quinze petites domestiques et autres couturières célibataires de moins de vingt ans. Mais le recensement ne fait pas état d'une autre source de revenus...
A la naissance d'un bébé, nombre de mères partageaient leur lait avec un nourrisson, dont les parents payaient la pension à la campagne. Les bébés pouvaient être originaires de la Chapelle Rablais ou des communes voisines, mais la plupart venaient de Paris, le plus souvent enfants de familles pauvres; les plus riches faisaient venir la nourrice à domicile ou plaçaient leurs enfants dans des villages plus proches de la capitale.
La mortalité de ces "Petits Paris" était effrayante. Entre 1750 et 1850, les registres notent le décès de près de deux cents nourrissons, pour une cinquantaine de familles nourricières, dont les trois quarts aux Montils.

 

Marie Catherine avait déjà quarante ans lorsqu'elle entra dans la famille Lepanot; Denis François en avait quarante huit. Pour allaiter, il fallait qu'un bébé soit né, et Marie Catherine avait atteint l'âge canonique.
C'est la fille de Jean Dubreuil et de Marie Catherine Fauconnier qui prit la relève. Appartenant à une famille reconstituée, entendons par là un veuf avec enfants épousant une veuve avec enfant, Marie Catherine Dubreuil junior (prénommée comme sa mère!) épousa le fils du nouvel époux de sa mère, Eugène Jules Gabriel Lepanot, qu'il avait eu avec Bonne Brigitte Fillot. Au mariage de leurs parents, Marie Catherine avait 7 ans, Eugène 9 ans. Ils ont été élevés ensemble, mais aucun lien de sang ne les unissait.
Les règles d'union étaient fort strictes entre parents du même sang; depuis Latran IV en 1215, nul ne pouvait épouser une personne en deçà du cinquième degré de parenté. Elles étaient beaucoup plus souples entre membres d'un même foyer car ce type d'union n'était pas si rare, nous le verrons plus loin.
Marie Catherine Fauconnier, veuve de Jean Dubreuil se remaria avec Denis François Lepanot, lui aussi veuf. Elle ne fut pas nourrice, comme la mère de son époux, Marie Elisabeth Félix: quatre Petits Paris décédés entre 1799 et 1805; ou comme la première épouse du même Denis François, Bonne Brigitte Filliot, chez qui un petit Alexis Hyacinthe Martinet décéda en 1828.
Tu ne découvriras point la nudité de ta soeur, fille de ton père ou fille de ta mère, née dans la maison ou née hors de la maison.
Lévitique XVIII, 9

Du couple junior, Jules Gabriel Lepanot et Marie Catherine Dubreuil, vingt et dix huit ans à leur mariage en 1848, naquit le 31 mars 1852 une petite Lucile Julie. En même temps qu'elle allaitait sa fille, Marie Catherine nourrit une petite Marie Adrienne Fillot qui décéda le 18 juin 1852 à l'âge de treize jours. Il est possible que cette petite parisenne ait eu des liens familiaux avec la famille Lepanot, car le nom Fillot est proche de celui de la première épouse du beau père de Marie Catherine: Bonne Brigitte Filliot. Une petite différence dans l'orthographe des noms était plus que fréquente voici deux cents ans, les Lepanot le savaient bien, dont le nom a pu être retranscrit: Lepanneau, Le Panneau, Panneau, Paneau, Paniot, Panniot... c'est cette dernière graphie que choisira Henri Edouard, par jugement en 1900, alors qu'il avait été inscrit sous le nom de Lepanot à sa naissance en 1867. Etat civil la Chapelle Rablais, AD77 6E92/7 p. 121 et suivantes, & AD77 5 Mi 2832 p 166

Parmi les Lepanot, certains avaient d'ailleurs l'habitude de mettre en nourrice leurs petits aux Montils, comme les bébés d'Etienne Bonnet Lepanot, commis à Melun et Charlotte Brésillon: Claire Marie Louise décéda à l'âge de quatre mois en 1848, en nourrice chez Eugène Delâtre; Marie Stéphanie mourut en 1852, en nourrice chez Amable Tancelin.
Est-ce que Jean Baptiste Marie Fillot, concierge, habitant rue du Four à Paris, avait un lien avec la première épouse de Denis François Lepanot? Le bébé décédé était un "Petit Paris", qu'il ait ou non suivi la filière classique du bureau des nourrices, des recommandaresses et de meneurs de bébés... Ce qui sera le sujet d'un nouveau chapitre à venir.
Après le décès d'un premier nourrisson parisien, un autre bébé fut confié au jeune couple, il décéda aussi promptement: le 12 novembre 1852, Louise Gillet, âgée de 12 jours de père inconnu, fille de Pauline Gillet, femme de chambre, demeurant rue Caumartin à Paris.

D'autres épouses ou filles de maçons creusois ont peut être été nourrices de Petits Paris. Si ces bébés ont eu la chance de ne pas mourir à la campagne, ils ont pu passer inaperçus.
Les Dubreuil ont connu diverses fortunes, maçons à leur arrivée, certains devinrent maîtres au fil des années, mais aucun de leurs descendants ne poursuivit dans cette voie.

Traces de la famille Dubreuil

A la roue de la fortune, Antoine Delisle semble avoir tiré un bon numéro: petit maçon migrant, il est devenu propriétaire, entrepreneur et notable à la Chapelle Rablais. Sa vie familiale n'a peut être pas été aussi rose..

Antoine Delisle s'est marié une première fois, à l'âge de vingt quatre ans à Aulon, Creuse, en 1833 avec Marie Dézert (à la naissance de Marie Dézert, les témoins étaient "Jean Dézert ... et autre Jean Dézert.", tradition limousine !). Parmi les témoins du mariage, trois maçons dont Louis Menu, et Silvain Goux. Trois ans plus tard, Marie Dezair (Dézert, Dezahire..) décède à Ceyroux, le 24 novembre 1836, son époux, "cultivateur" semble absent.

Deux années passent et l'on retrouve Antoine Delisle à la Chapelle Rablais. Agé de presque trente ans, il épouse en 1838 Marie Julienne Dagoureau, veuve de quarante ans, fille du feu charron, marchande épicière de son état. Elle avait eu une petite fille qui mourut à l'âge de six ans et trois fils de son précédent époux, Edmé Félix, fils de l'ancien maire. Le plus âgé, Louis Adrien, 12 ans au remariage de sa mère, commença jeune son apprentissage de charron, métier de son grand-père; au recensement de 1851, âgé de quinze ans, il ne résidait pas avec sa mère, ses frères et son beau père, mais à quelques maisons de là, chez Eugène Martin Lenoir, charron, où il retrouva une Dagoureau, domestique. Pour son apprentissage de maréchal ferrant, son oncle François Ferdinand avait voyagé: en 1823 à Bolbec, près du Hâvre, puis en Seine et Marne l'année suivante, à Chevry sur Hyères (Chevry Cossigny) en 1826, pour se fixer à Coulommiers après avoir épousé une fille de Rozay en 1831; il y finira marchand de chiffons! Peut être le jeune Louis Adrien est-il passé de maître en maître pour son apprentissage, comme son oncle; les passeports pour l'intérieur n'en gardent pas la trace; ils tombent d'ailleurs en désuétude vers le milieu du XIX° siècle.

Doc: liste des passeports pour l'intérieur

Antoine Delisle, maçon creusois installé en Brie est resté fidèle à ses origines jusqu'à la fin de sa vie. En plus de ses relations en Brie où il fut apprécié, élu plusieurs fois, il continua à s'entourer de proches: les Menut, Goux, Jannet se retrouvent en Creuse, comme en Brie.

Parmi les témoins, du premier mariage, on trouvait un Menut, Louis; parmi ceux du second, encore un Menut, maçon en gros murs, beau frère de l'époux. A son décès, sont présents son beau frère, Charles Jannet, époux de sa soeur Marguerite et encore un Menut, Pierre, neveu, fils de Catherine Delisle, soeur d'Antoine.
Les familles Delisle et Menut étaient étroitement liées; comme on l'a vu, Louis Menut a été témoin au mariage d'Antoine en Creuse, Jacques Menut à celui en Brie; Antoine Delisle, grand père du maçon, avait épousé une Catherine Menut en 1772. Quatre Menut résidaient à Fontenailles en 1836, ils ont participé aux travaux d'aménagement de la petite école de la Chapelle Rablais en 1837. Lien encore plus étroit: le père du maçon, Jean Baptiste Delisle, après le décès d'Anne Descottes, mère d'Antoine, épousa une Catherine Menut, comme l'avait fait son propre père.
Jean Baptiste eut une Marguerite avec Anne Descottes et une autre Marguerite avec Catherine Menut. Quel embrouillamini de Catherine, Marguerite, Antoine, Menut et Delisle! Ne parlons pas des Jannet, nom partagé par la mère de la seconde épouse de Jean Baptiste et l'époux d'une des Marguerites. Une nouvelle fois, bon courage aux généalogistes de la Creuse !

La dernière décennie de son existence semble avoir été moins paisible que les précédentes. Même s'il attendit longtemps le paiement intégral des travaux à l'église, il était loin d'être dans la misère: à son décès, il laissait 900,90 F.+ 572,55 F. de biens meubles et 17.835 F. en mobilier, argent, rentes et créances, un ou des immeubles situés à la Chapelle Rablais pour un revenu de 14.480,50 francs. De loin, le Creusois le plus fortuné ayant résidé à la Chapelle Rablais.
Table des successions et absences, Nangis , AD77 247 Q 11
En 1855, il n'est plus élu communal, peut être en liaison avec sa séparation avec son épouse briarde Marie Julienne Dagoureau. Ils n'ont pas divorcé, mais l'épouse reste dans la maison de la Grande Rue où se trouvait l'épicerie et la salle de café, et Antoine déménage rue de l'Echelle. Avec sa mère, habite aussi Auguste Félix, 35 ans, célibataire, et lui aussi maître maçon. Il n'a pas pris la succession de son "beau père", mais a monté une entreprise concurrente, qui sera florissante: Auguste Félix entrepreneur en bâtiment, figurera parmi les plus imposés en 1868, de même que l'autre maître maçon du village, Pierre Boucher, lui aussi d'origine creusoise; nous ferons sa connaissance à la page suivante.
Recensements / Liste des 30 plus imposés aux rôles de la commune

Doc: Petits Paris et enfants morts en nourrice
à la Chapelle Rablais 1750/1850
Les deux autres fils de feu Edmé Félix seront élevés par Antoine Delisle et Marie Julienne Dagoureau, on les retrouve en 1856, âgés de vingt et vingt deux ans. Charles Hippolyte sera manouvrier puis cultivateur; Auguste deviendra maçon; il est probable qu'il a été formé par le maçon creusois, car son père, Edmé Félix était garde-vente de son vivant, métier entre garde forestier et contremaître pour un marchand de bois, aucun rapport avec la maçonnerie.
Marie Julienne Dagoureau eut trois enfants avec Antoine Delisle; aucun n'atteignit l'âge d'un an.
En épousant la fille de l'ancien charron, marchande épicière et propriétaire, Antoine Delisle accède à un statut inespéré pour un migrant. Marie Julienne apporte une aisance certaine, et une place centrale au village: le café-épicerie.
C'est dans la salle du café qu'avaient lieu les adjudications comme celles de mai et juin 1840 où furent vendus aux enchères "une maison, dite la Grande Maison, couverte en tuiles, sise à la Chapelle Rablais, canton de Nangis..." et "un corps de bâtiments, moulin à vent et dépendances, situés aux Montils, commune de la Chapelle Rablais; de trois pièces de terre et bois situées sur le territoire de la Chapelle Rablais... en la demeure du sieur Delisle, cabaretier à la Chapelle Rablais et par le ministère de M° Garnot, notaire à Provins et en présence de M° Bony, notaire à Nangis."
La Feuille de Provins 2 & 16 mai 1840
La "Grande Maison" existe encore, c'était la demeure de Denis Toussaint Félix, maire de la Chapelle Rablais jusqu'en 1832, dont le fils Denis François Toussaint Félix, anciennement meunier aux Montils et demeurant à la Grande Paroisse avait des dettes auprès du sieur Mattelin.
Antoine Delisle est élu conseiller municipal le 29 octobre 1848. Il sera nommé adjoint au maire, Louis Pecquenard, le 19 novembre suivant. Il fut plusieurs fois délégué cantonal avec Picard le 21 décembre 1848, le 1° septembre 1850, le 24 août 1851; délégué pour les listes électorales en janvier 1850; conseiller pour composer le conseil de recensement le 5 octobre 1851. Malgré une crise au sein de la municipalité au printemps et à l'été 1852 (seuls deux conseillers sont présents, les séances sont ajournées), il prête serment à la République comme tout le Conseil municipal le 2 mai 1852. Réélu le 24 octobre 1852, il signe avec tous les conseillers, sauf deux, une lettre de félicitation à l'Empereur, alors que l'Empire ne sera proclamé que le 2 décembre; et prête serment à l'Empire le 27 février 1853.
Délibérations du Conseil municipal, archives de la Mairie.

Antoine Delisle restait maçon, même s'il apparaissait en cabaretier sur les affiches, métier de son épouse, bien obligée, comme toutes les femmes, de s'effacer derrière son "chef de ménage".

Les travaux qu'il effectua chez les particuliers ne sont pas connus. En 1859, il obtint l'adjudication des travaux à l'église, déjà nécessaires depuis près d'un demi-siècle: "Le Conseil Municipal de ladite commune ayant reconnu l'urgente nécessité de faire réparer le clocher de l'église de cette commune, elle-même dans sa voûte et sa couverture et autres parties d'icelle, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, comme aussi à la sacristie, après avoir fait un devis estimatif des réparations à faire à ladite église par un homme de l'art, lequel devis se monte à la somme de deux cent quarante neuf francs."
Procès verbal des délibérations prises par le Conseil Municipal, session de 1817 pour 1818
L'église ne fut réparée que quarante ans plus tard, le devis s'élevait alors à 17.306,99 francs, rabaissé par l'abandon d'une horloge qui trouva sa place, plus tard, sur la mairie-école. Entre temps, l'édifice était devenu tellement dangereux qu'il fut délaissé en 1854; à la fin du registre paroissial de cette année, on trouve: "Liste des enfants qui ont fait leur première communion dans l'Eglise de Fontains, l'Eglise de le Chapelle Rablais étant dans un état de ruine; depuis 45 ans cette cérémonie n'avait pas eu lieu à Fontains."
Registre de catholicité, transmis par le curé Juffermans avant son archivage à l'Archevéché de Meaux

Mais le paiement des travaux à l'église tardait, comme avait tardé la décision de les effectuer: la commune était très pauvre; elle avait à financer les travaux pour le presbytère, la maison d'école, l'alignement des chemins... et l'église qui tombait en ruine. Tout était bon pour trouver quelqu'argent.

On vendit les vieux bois de l'église, la terre des murs abattus, jusqu'à la vase de la mare: "le Conseil municipal prie Monsieur le Préfet de vouloir bien autoriser Monsieur le Maire à vendre la vase provenant du curage du Gué de la Grande Cour..." 18 octobre 1881 AD77 4 OP 89/2
Malgré les relances du maçon, on prit prétexte d'un acte manquant pour retarder le paiement: le maire de la Chapelle "ne sait pas si la réception définitive des travaux exécutés à l'église par le réclamant a été faite régulièrement... le procès verbal n'existe pas à ce qu'il paraît à la mairie de la Chapelle Rablais, il ne se trouve pas non plus à la Sous Préfecture.." Tant et si bien que les travaux, débutés en 1859, ne furent réglés qu'en 1874 comme le montre le mandat ci-dessus. Antoine Delisle était décédé depuis huit ans. Le notaire qui avait enregistré l'achat de la petite école en 1839 n'eut pas plus de chance: lui aussi était décédé quand la commune fut astreinte, en 1860, à régler les 631.15 francs qu'elle lui devait.
Registre des délibérations du Conseil municipal & Travaux communaux la Chapelle Rablais AD77 OP 89/1

Maquette du centre du village à l'époque où Antoine Delisle travaillait à la réfection de l'église, réalisée avec les élèves dans le cadre d'une classe patrimoine avec les Archives départementales de Seine et Marne, 1997.

Au recensement suivant, 1866, Antoine héberge une veuve, Léonarde Goût (Goux) et son fils de 16 ans, originaires d'Aulon, village de la Creuse où Antoine s'était marié en premières noces en 1833; un concubinage est fort probable. Goux n'est pas un nom inconnu car Silvain Goux, cultivateur au village de la Peyre, le Grand Bourg, Creuse, était cousin germain de la première épouse d'Antoine Delisle, Marie Dezert, et témoin à son mariage. Le monde est petit !
Après le décès d'Antoine, 58 ans, cette même année 1866, plus aucune trace de Léonarde Goux ni de son fils Léonard Mondon en Brie. Les enfants d'Antoine et Julienne étant tous morts en bas âge, c'est sa soeur, Marguerite résidant en Creuse, qui hérita. Son mari, Charles Jannet, Creusois, mais menuisier, était présent à la Chapelle Rablais au décès d'Antoine.

Traces d'Antoine Delisle dans les archives

Antoine Delisle n'eut pas d'autres descendants en Brie que les fils de son épouse; les Dubreuil cessèrent leur activité de maçons. A la page suivante, la dernière du dossier sur les maçons limousins en Brie, nous découvrirons le parcours de Jean et Pierre Boucher, Creusois, à l'origine d'une lignée d'entrepreneurs à la Chapelle Rablais.
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