A la recherche du château détruit
de la Maison Rouge
11° page du dossier

En 1892, le directeur du journal provinois "le Briard", sous le pseudonyme du père Gérôme consacra une série d'articles aux excès du comte Greffulhe sur son territoire de chasse de Bois Boudran, à Fontenailles.
"... on me montre l'emplacement du château et de la ferme de Maison Rouge, bâtis à la porte de Glatigny et aujourd'hui rasés. Le château construit il y a quelques vingt cinq ans était abattu huit ans après, encore tout flambant neuf, et les démolitions ont servi à combler les caves. "Voilà des décombres qui sont revenus cher." me dit-on." Le Briard 21 octobre 1892 On dit même: "Pour la petite histoire, cette ferme sera détruite sur l'ordre du Comte Greffulhe vers 1892 car lors d'une chasse avec le Roi des Belges, elle avait gêné celui-ci pour tirer sur une compagnie de perdreaux." site de Fontenailles Ce qui ne correspond pas aux indications données par le Briard, mais ajoute à la légende noire du comte et du roi des Belges de l'époque, Léopold II qui n'a pas laissé que de bons souvenirs au Congo.

Quatre pages sont consacrées aux chasses du comte Greffulhe

La Maison Rouge, sur le territoire de Fontenailles, Seine et Marne, à ne pas confondre avec le village entre Nangis et Provins, était une ferme d'un assez bon rapport, au début du XIX° siècle. Bernard Vincent, fils du fermier des Moulineaux, à la Chapelle Rablais, y épousa Anne Thouzard, fille du fermier de Maison Rouge, chaque époux apportant 2.000 francs, soit 4.000 F au total, ce qui plaçait le couple parmi les mieux dotés de la période 1789/1811. Jean Thousard, le fermier, s'établit bientôt à Nangis comme marchand de bois, ce qui demandait aussi des capitaux.

voir le 22° page du dossier sur les voituriers thiérachiens: Bourguignons à la Chapelle Rablais
Doc: mariages à la Chapelle Rablais 1789/1811

Cependant, on était loin d'un château; Maison Rouge n'est qu'une grosse ferme sur toutes les cartes, dont le plan ci-dessus, tracé en 1774 pour les moines de Barbeau qui possédaient alors Villefermoy, plan qui figura dans la bibliothèque de Bois Boudran, fief depuis 1816 des comtes Greffulhe, Jean-Louis, puis ses fils Charles et Henri, enfin Henry, époux de la célèbre comtesse Greffulhe.
Dans la première moitié du XIX° siècle, Michelin, dans sa notice sur Fontenailles des "Essais statistiques historiques chronologiques, littéraires, administratifs", bégaie un peu en attribuant les mêmes fermes à deux propriétaires différents: "Grignon, à M. de Montenard, propriétaire aussi des fermes de Heurtebise, la Maison-Rouge, les Bouleaux, avec un pavillon du même nom, ainsi que du moulin de Villefermoy et l'habitation du garde dite la Meunière...." alors que quelques lignes auparant: "M. Girault-Duluc possède les fermes de Grignon, d'Heurtebise, de la Maison Rouge, des Bouleaux avec le pavillon de même nom et du moulin de Villefermoy, qui a un gouffre sous sa roue, absorbant toute l'eau qui le fait tourner, et provenant des étangs qui sont au dessus."
En fait, la notice de Michelin mélange les deux éditions de ses "Essais historiques": 1829 et 1841.
En 1791, Le domaine de Villefermoy avait été acheté par Constantin Tellier comme bien national confisqué aux Bernardins de Barbeaux. Il vendit en 1793 les étangs, le moulin et les terres au sculpteur Giraud mais il garda la ferme qui sera rachetée par le comte Charles Greffulhe en 1873. A la mort du sculpteur le 14 février 1830 aux Bouleaux de Fontenailles (Etat civil, AD77 5 Mi5489 p 7), ses biens passèrent à M. Girault Duluc comme l'indique Michelin: "les fermes de Grignon, d'Heurtebise, de la Maison Rouge, des Bouleaux avec le pavillon de même nom et du moulin de Villefermoy..." puis en 1840 à M. Monteynard comme il l'indique aussi.
Un bail de la ferme de l'Heurtebise, chez le notaire Tartarin datant de 1816, à Joseph Brunet prouve que cette ferme -et Maison Rouge- appartenait bien à cette époque, à Joseph Frédéric Girault, 3 place Vendôme, Paris, qui fit construire le manoir des Bouleaux.

En 1837, le "Dictionnaire géographique universel ou description de tous les lieux du globe" note un pavillon aux Bouleaux; Michelin précise en 1843, dans ses "Tableaux scénographiques", que ce pavillon accueille quatre personnes et la ferme des Bouleaux, dix. En 1841, parmi les personnes recensées, figure un "concierge", Pierre Camecy et son épouse, chargés d'entretenir le pavillon en l'absence des propriétaires. Recensement de 1841, Fontenailles, canton de Mormant AD77 10 M 57

On connaît un peu mieux la famille Tattet des Bouleaux (surtout Alexandre, son épouse ayant laissé peu de traces). Mais, savoir qu'il participait aux chasses du neveu de l'empereur, qu'il ait pris des bains de mer thérapeuthiques (voir la page Traces des Tattet), qu'il ait pu, comme son frère, fréquenter Musset et Sand, qu'il ait porté des chapeaux divers et variés, qu'il ait été protestant, etc... ne répond pas à la question de départ: y avait-il un château au hameau de Maison Rouge, qui l'a construit, qui l'a détruit? Une quinzaine d'années après l'emménagement aux Bouleaux, la famille Tattet avait-elle le souhait d'une demeure plus vaste, quittée aussitôt construite?
Il faudrait que je prenne le temps d'aller consulter d'autres sources d'archives; en attendant, voici le témoignage d'un correspondant sur Yahoo Généalogie 77: "Mon Père qui fut un moment ouvrier agricole puis maçon à Nangis dans les années 1920 mentionnait ces lieux et disait, en effet , qu'il y avait "par là" les ruines d'un château." Y faire des fouilles est exclu: la Maison Rouge se situait exactement où se trouve maintenant une petite exploitation pétrolifère !

 

Jean Baptiste Giraud était sculpteur. "Par un héritage d'un oncle fortuné, cet artiste fut affranchi de toute contrainte matérielle. il passa ainsi huit années en Italie à étudier l'Antique. Il n'exposa qu'au Salon de 1789 et acheta un hôtel 3, place Vendôme à Paris, là, dans sa demeure, il installa un musée de moulages dont l'entrée était gratuite pour les artistes".
cité dans Wikipédia
Il aurait dépensé "deux cent mille francs à faire mouler en plâtre les plus beaux morceaux de sculpture antique."

En 1841, les Bouleaux, Grignon, l'Heurtebise, Villefermoy, et la Maison Rouge sont revendus au marquis de Tamisier. Pierre Alfred de Tamisier, jeune diplomate, fut chef de cabinet du Prince de Polignac, et ministre de l'Intérieur de Charles X. Comme les Greffulhe, il s'occupait de comices agricoles en Seine et Marne, et publia en 1842 et 1843 des rapports de visites de fermes (Lady, Grandpuits...). Il est recensé en 1846, demeurant aux Bouleaux "château: Alfred de Tamisier, marquis, 45 ans; Delorme Charlotte, sa femme, 34 ans, et Marie, leur fille de 15 ans." sans compter deux cochers, un domestique, un cuisinier, une femme de chambre, un maître d'hôtel, un garde et sa famille; plus le fermier, sa famille et son personnel. Recensement 1846 canton de Mormant 10 M 86
A l'époque présumée de la construction du château de Maison Rouge (1892-25=1867) , le marquis de Tamisier était déjà décédé (1801/1854) de même que sa progéniture, la charmante Marie Antoinette (1831/1860) que j'expose ici, faute d'un portrait de son père: un marquis de Tamisier, diplomate, figure bien dans un recueil de personnalités sous Napoléon III, mais les dates ne coïncident pas.
Liste des propriétaires: monographie de Fonenailles par Ghislaine Harscoet 1997

 

Au décès d'Alfred de Tamisier, les propriétés sont à nouveau vendues, à M. Tattet, avant que le comte Charles Greffulhe ne les rachète en 1876 *. Les Bouleaux seront le château-boudoir et l'atelier de peinture d'Elisabeth, princesse de Caraman Chimay, épouse d'Henry Greffulhe. Peut être y a-t'elle peint ce portrait si vivant de l'abbé Mugnier, le "confesseur des duchesses". Elle invitera Pierre et Marie Curie à y résider en 1903.
* date à vérifier

La ferme de Maison Rouge semble bien avoir été abandonnée à l'époque indiquée en 1892 par le père Gérôme: " Le château construit il y a quelques vingt cinq ans était abattu huit ans après". La construction, vers 1867, aurait eu lieu quand M. Tattet était propriétaire des fermes; la destruction, à peu près au moment de l'achat par Henry Greffulhe.
Les recensements de Fontenailles montrent que la ferme de Maison Rouge était occupée en 1872 par Louis François Ropsy, cultivateur, 42 ans & Mélanie Tisserand, 38 ans, ainsi que Louis Ropsy, 12 ans, mais que le hameau ne figure plus au recensement suivant, 1876.

Recensements 1872 10 M 237; 1876 10 M 268

Ci dessus, le discret manoir des Bouleaux, entre Saint Ouen et la Chapelle Gauthier, attribué à tort à cette commune, alors qu'il est sur le territoire de Fontenailles, comme la ferme de l'Heurtebise dont il sera question plus loin.
Il faut donc s'intéresser au propriétaire des fermes vers 1867, "M. Tattet", seule indication de la monographie de Fontenailles. Un acte d'état civil de 1877 à Fontenailles donne des précisions sur la famille, et met en doute la date de vente des Bouleaux, présumée en 1876, alors que la famille Tattet y réside encore l'année suivante, et peut être même en 1879, puisqu'Alexandre Tattet participe à une chasse du comte Greffulhe rapportée dans le Figaro du 12 novembre.

26 septembre 1877, naissait aux Bouleaux, Hélène Lydie Olympe Tattet; un certain amour de la Grèce semble avoir présidé au choix des prénoms. Son père est Alexandre Anatole Frédéric Ferdinand Tattet, 54 ans, propriétaire aux Bouleaux, sa mère, Alice Ida Juillerat Chasseur, a quarante sept ans. Hélène a vingt sept ans de différence avec sa soeur Emma Jenny Julie dont le mari, Edouard de Visme, est d'ailleurs l'un des témoins du bébé; l'autre étant le fermier des Bouleaux, François Auguste Mouton.
Le sort a voulu qu'Hélène imite, bien involontairement, son père, qui fut un aussi un petit tarderon, né en 1827, presque vingt ans après son frère Alfred (et peut être encore plus si la naissance d'un Adolphe, né en 1806 est attestée.)

Etat civil Fontenailles AD77 5 Mi 5495 p 105
La table décennale note 29 septembre 1877, date de la déclaration.

Alexandre Tattet, Alice Juillerat-Chasseur et leurs enfants figurent parfois sur les recensements de Fontenailles. Ils n'étaient pas présents en 1872; le fermier, vieillissant était Germain Bouly, 69 ans, aidé d'un domestique de 14 ans et d'un jardinier de 28 ans. Mais en 1876, la famille Tattet est recensée aux Bouleaux où vivaient trois familles:
1/Alexandre Tattet, 49 ans, français né à Paris, pas de mention de femme ni d'enfant, mais avec sa domesticité: Constant Vaussy, 35 ans, valet de chambre; une femme de ménage 31 ans, une femme de chambre 34 ans. Je n'ose pas m'aventurer dans le déchiffrement de certains noms de famille, les scans mis en ligne étant quelquefois particulièrement illisibles. 2/ Eugène David, 32 ans, jardinier, né à Saint Ouen et sa famille. 3/ Auguste Mouton, 41 ans, cultivateur, qui a remplacé Germain Bouly, figurent aussi son épouse et sa fille, un pâtre et un berger.
Pas de Tattet au recensement suivant, 1881. Auguste Mouton, est toujours là, avec sa famille, secondé d'un charretier de 17 ans et un pâtre de 16 ans. Plus un jardinier et sa famille.
Que les Tattet ne figurent pas sur les feuilles de Fontenailles ne prouve pas qu'ils ne résidaient plus aux Bouleaux, comme le précise le recensement de Margency où est née Henriette, le 23 août 1851: "ne sont point comprises dans cet état une 40° de personnes qui viennent habiter Margency pendant la bonne saison, lesquelles ont été inscrites à Paris ou autres villes."

Les lieux de naissance des enfants d'Alexandre et Alice sont divers et variés:
Emma Jenny Julie, déjà citée, est née le 7 juillet 1850 à Paris. En 1849, Alexandre étant domicilié à l'hôtel particulier de la famille 15 rue de la Grange Batelière, il est probable que Jenny y naquit.
Henriette Lucie Renée est née le 23 août 1851 à Margency, (et non à Montmorency comme l'indique son acte de mariage) où la famille possédait un rendez-vous de chasse: Bury, photographié ci-contre.
La naissance de Charles Ferdinand Louis, le 23 octobre 1852, est notée à Montlignon. Il s'agit d'une autre commune limitrophe de la propriété de Bury où Alfred Leroux, beau-frère d'Alexandre, époux de sa soeur Emma, possédait une résidence.
Henriette Jeanne Marie est née le 24 mai 1857 à Fontenailles.
Hélène Lydie Olympe, 26 septembre 1877, est aussi née aux Bouleaux, commune de Fontenailles comme on l'a vu.
Après la résidence familiale, 15 rue de la Grange Batelière, en 1864, Alexandre Tattet réside au 6 rue Bleue, Paris, autre demeure familiale. En 1872, il est au 28 rue de Grammont. De 1881 à son décès, le 24 octobre 1899, il habite au 96 rue de la Victoire. Ses résidences parisiennes sont concentrées dans le 9° arrondissement, non loin de la Bourse où travaillait son père.

Il est curieux de noter qu'entre un acte de 1845 et celui de sa mort en 1899, ci- dessus, Alexandre Tattet change de mère, ce qui est rare ! Laurence ou Descarrières ? C'est peut être dû aux témoins à son décès qui ne sont que, l'un neveu, l'autre cousin. A ce propos, certains généalogistes amateurs pourraient rectifier le nom de la première maman qui signait A B J Laurence veuve Tattet et non Anne Bon, et remonter aux actes authentiques pour vérifier nombre de leurs arbres. Il est vrai que les sources, même officielles, accumulent les "faits alternatifs": l'acte de mariage d'Henriette la fait naître à Montmorency alors qu'elle est attestée à Margency. Les livres où sont cités les Tattet ne sont pas exempts d'erreurs: la date du décès du père est fausse; Bury et Margency sont supposés être deux résidences distinctes... Je ne suis, moi même, pas sûr de ne pas avoir commis de belles boulettes; j'aurai au moins essayé de vérifier les sources, grâce à Internet, ce n'est pas si difficile !

Madame Anne Bon Jeanne LAURENCE, propriétaire, veuve de Pierre Frédéric Ferdinand Tattet, ancien agent de change près la bourse de Paris, y demeurant rue grange batelière n°15; laquelle a dit que, voulant rendre à M. Alexandre Anatole Frédéric Tattet, son fils, actuellement majeur, propriétaire demeurant à Paris rue Grange Batelière n°15 compte de l'administration qu'elle a eue de ses personne et biens, comme sa tutrice naturelle depuis le 11 mars 1841 jour où ledit Alexandre Tattet a eu dix huit ans jusqu'au onze mars 1844 jour où il a atteint sa majorité... "
2 avril 1845 notaire Henri Thion de la Chaume
L'acte ci-dessus, rédigé quand Alexandre eut atteint l'âge de 21 ans, détaille les avoirs -et la composition- de la famille de feu Pierre Frédéric Ferdinand Tattet, ancien agent de change près la Bourse de Paris. Quatre vingt dix pages sont nécessaires pour en faire le tour. En vrac: une participation de
"98 actions de la société de commandite fondée pour l'éclairage par le gaz d'huile de résine, Auguste Ribot et C°" , des propriétés à Gien et Nevoy, dans le Loiret, une maison 6 rue Bleue à Paris où Alexandre sera domicilié en 1864, l'hôtel particulier 15 rue de la Grange Batelière adjugé à la mère pour 400.050 F, le prieuré Sainte Geneviève à Jossigny, en Seine et Marne; et bien d'autres avoirs, pour une masse active de 2.519.451, 40 F dont Alexandre percevra 195.491,11 F pour les trois ans de tutelle. Cet acte révèle avec précision la composition de la famille: une soeur, Marie Charlotte Emma, née après Alexandre, le 31 janvier 1827, et un frère, de quatorze ans son aîné, Alfred Ferdinand Tattet, né le 19 novembre 1809, qui a laissé plus de traces que son cadet.

Alfred, le frère aîné, acquit aussi une propriété en Seine et Marne, l'Ermitage de la Madeleine, à Samois; aujourd'hui un immense château proche du pont de Valvins, à l'époque "un pavillon assez exigu, de style dix-huitième siècle, composé d'un rez-de-chaussée et d'un étage mansardé, dont la porte, du côté de la forêt, s'ouvrait au ras du sol, et dont les fenêtres, du côté de la Seine, donnaient sur un jardin à la française, encadré de charmilles."
Léon Séché, La Jeunesse dorée sous Louis Philippe 1910

Bien qu'en excellentes relations avec son "petit frère, ce pauvre être chétif et souffrant" qu'il met dans la confidence de ses frasques, on n'a pas preuves de sa présence aux Bouleaux. On pourra retrouver quelques aspects de sa vie (Alfred Tattet fut l'ami de Musset et de George Sand, connut Victor Hugo...) à la page "Traces de la famille Tattet".

Traces de la famille Tattet

Les divers lieux de naissance, entre la Capitale et les résidences d'été de la famille ou des proches, montrent que la famille d'Alexandre Tattet ne s'était pas fixée avant d'acquérir les Bouleaux, en 1854, peu après le décès de sa mère en décembre 1851. Les recensements indiquent l'évolution de la propriété: en 1851 n'y figurent que deux familles: un cultivateur et un garde; en 1856, on note quatre familles dans trois habitations: la ferme, la basse cour occupée par la famille d'un garde et celle d'un jardinier, enfin, le château où réside Alexandre, son épouse, trois enfants et quatre domestiques.

Le 15 août 1868, profitant de la fête de l'Empereur où "les gardes champêtres avaient l'habitude traditionnelle de manifester leur enthousiasme patriotique plus souvent au cabaret qu'en faisant des rondes de nuit dans les champs... une bande de braconniers, sortie de Paris, devait exploiter dans la nuit du 15 les environs de Mormant." Est-ce l'un d'entre eux qui assassina le garde Dissous, ou est-ce Alphonse Remy qui braconnait aussi ce même soir? Alphonse, braconnier notoire, fut accusé du meurtre, et très rapidement condamné ...

voir la page: l'assassinat du garde Dissous

"L'Empereur avait donné, en 1865, au prince Napoléon, la chasse de la forêt de Villefermoys, près Melun, forêt très giboyeuse et faisant partie de l'Inspection de Paris." Le cousin de Napoléon III avait dû quitter sa chasse de Meudon, trop fréquentée par des promeneurs où sa tendance à plomber un peu partout aurait pu devenir dangereuse. Ayant le choix entre la Champagne et Villefermoy, il choisit notre forêt, peu commode d'accès, mais moins éloignée. La conduite du Prince Napoléon, dit "Plonplon" de se révéla assez particulière:

Le premier hiver tout se passa régulièrement; le prince y chassait tous les dimanches avec quelques invités, toujours les mêmes. C'étaient : le baron de Plancy, député de l'Aube; le commandeur Nigra, les généraux Duhesme et d'Autemarre; M. Maxime du Camp, l'inspecteur des forêts de la Couronne ; le commandant Brunet, aide de camp du prince, et le capitaine Villot, officier d'ordonnance. La seconde année les deux généraux ne vinrent pas. Ils furent remplacés par Cora Pearl et Mme Claudin, sa dame d'atours. Le scandale a duré jusqu'en 1870, et n'a cessé que le jour où parut l'article de Rochefort."

Plus tard... "C'était par une belle et chaude journée de septembre. Le prince était venu chasser à Villefermoys... Un grand nombre de femmes et de jeunes filles des villages environnants, profitant du repos du dimanche, étaient accourues pour voir chasser des "Monseigneurs". Tout à coup le prince Napoléon avise une cabane de bain construite au bord de l'étang pour l'usage d'un grand propriétaire riverain de la forêt. Un garde est vite dépêché pour demander la clef chez M. X*** (Tattet) qui n'ose la refuser; et Monseigneur, au mépris du qu'en dira-t-on, apparaît bientôt aux yeux du public.
"Nu comme un mur d'église, Nu comme le discours d'un académicien."
Vous jugez de l'effroi des dames qui se précipitèrent effarouchées dans leurs voitures, trop justement indignées et scandalisées ! Quant aux villageoises, elles ne bronchèrent. "

La cour impériale à Compiègne, souvenirs contemporains par Sylvanecte 1884, qui s'obstine à mettre un S à Villefermoy
Cora Pearl "Dotée d’une personnalité originale et irrévérencieuse, célébrée dans la presse pour ses frasques et ses amours dissolues, elle maîtrisait parfaitement l’art de faire parler d’elle. Entretenant une allure sensuelle et féminine avec une silhouette mince et tonique elle fut incontestablement l’une des icônes féminines du Second Empire." Extrait de l'Histoire par l'image.

Quand le Prince Napoléon eut reçu Villefemoy, l'énergique inspecteur de la Rüe transforma ce massif forestier en forêt de chasse, comme il le montre en 1882 dans son livre "Les chasses du second empire"; il est dommage qu'il ait omis de dater la plupart de ses chapitres. "Longtemps Villefermoy fut considéré à peu près comme une non-valeur au point de vue de la chasse, bien entendu; son unique importance était le produit forestier, dans les coupes de bois qu'on y faisait tous les ans."
C'était une forêt touffue: "la forêt de Villefermoy est très fourrée il y a des enceintes qu'on croirait impénétrables, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup de villages en France où l'on trouverait des paysans qui consentissent à les traverser; ici, les rabatteurs passent partout avec un incroyable entrain." Des battues y avaient été organisées pour "détruire des sangliers, mais encore de tuer les loups qui inquiétaient la population des environs." et on y chassait à courre: "Le vicomte Aguado d'abord, puis le prince Joachim Murat et son beau-frère, le prince Alex. de Wagram, avaient été autorisés à y chasser le cerf et le sanglier." Les deux frères Aguado ayant été des pionners de la photographie, il serait curieux qu'ils aient pris quelques clichés dans cette forêt.

"Je proposai d'établir un budget des dépenses inhérentes à la chasse de Villefermoy. Cette pièce sur laquelle figurait un chiffre relativement élevé, me fut renvoyée approuvée, sans un centime de réduction." De la Rüe organisa les chasses d'une manière très rationnelle avec layons, plans en couleur, emplacements numérotés pour les rabatteurs et consignes très strictes. Il éleva des faisans et tenta même l'introduction de la pintade: "Très disposé, par nature, à faire des expériences toutes les fois qu'elles m'étaient indiquées par des personnes sérieuses, et que je croyais entrevoir quelque chose de pratique et d'utile à nos chasses, je ne reculais pas devant les essais, fussent-ils dispendieux. C'est ainsi que j'ai cherché à propager la pintade dans nos tirés. Je savais cependant qu'une première tentative avait été faite déjà du temps des princes d'Orléans et qu'elle avait échoué. La première année j'ai obtenu facilement des éclosions en plein bois. Seulement, au moment de la ponte, il fallait surveiller les femelles qui pondaient, à deux ou trois, dans le même nid, un nombre considérable d'oeufs qu'on était obligé de retirer en partie pour les faire couver par des dindes. J'ai poussé l'expérience dans la forêt de Villefermoy, jusqu'à la troisième génération; les pintades nées dans le bois sont constamment restées à l'état domestique; elles s'envolaient bien à l'approche des rabatteurs, mais, pour aller se brancher près de là, se laissant approcher comme les poules de basse-cour."

"Lorsque le prince Napoléon prit la chasse de Villefermoy, il n’existait pas une tuile dans toute la forêt, pas une seule maison de garde convenable et à proximité pour se mettre à couvert par le mauvais temps. C'est pour remédier à ce très grand inconvénient que je fis bâtir trois chalets sur les points les plus accessibles aux voitures, et les plus commodes pour la chasse. Une cheminée en pierres brutes, une table en planches de sapin posée sur deux tréteaux, des sièges faits de grosses branches, des chevilles dans les parois pour y suspendre les fusils et les manteaux, tel est l'ameublement de ces rustiques et primitives demeures. Et cependant qui oserait affirmer que Son Altesse Impériale, à l'abri de ce toit de chaume, ne s'y trouvait pas plus heureuse cent fois que sous les plafonds dorés de ses palais ? La mieux réussie de ces cabanes, c'était celle de Granvilliers; les gardes l'appelaient le Palais-Royal."
Les chasses du second empire
Je n'ai pas trouvé de carte postale ancienne représentant le "Palais royal" de Grandvilliers. Ci-dessus, semblable au pavillon du Moyen Etang et au châlet de la Meunière, le pavillon du Grand Etang où s'illustra le Prince Napoléon, et qui avait un tout autre aspect quand on y enseigna la voile, jusqu'aux années 1980.

Alexandre Tattet était convié aux chasses du cousin de l'Empereur: "Le 26 septembre 1867, Son Altesse Impériale arriva au châlet de Grandvilliers, accompagné de Son Altesse Royale le prince Humbert son beau-frère, de Son Excellence le chevalier Nigra, du général d'Autemarre, du capitaine Brambilla, officier d'ordonnance de Son Altesse Royale, du capitaine Villot, de la maison de Son Altesse Impériale, de M. Alex. Tatet et de l'inspecteur de la forêt. Il a été tué 9 chevreuils. 10 lièvres, 1 lapin, 47 faisans, 7 perdreaux gris, 46 canards et 1 caille; en totalité, 121 pièces. On avait tiré 310 coups de fusil."

"L'inspecteur des forêts (De la Rüe), grand chasseur et grand veneur devant le Seigneur, par un véritable tour de force avait réussi à faire sur un des étangs de Villefermoys un tiré de canards sauvages. Jamais encore jusque-là, on n'avait pu retenir les Halbrands sur un étang ; l'inspecteur des forêts de Paris, avait réalisé ce prodige en retenant les canards par une abondante nourriture. C'était une chasse nouvelle... Au printemps on achetait à des pêcheurs de la baie de Somme environ 300 canards sauvages au tiers de leur grosseur et pris au filet. On les acclimatait sur l'étang de Villefermoys, on les nourrissait copieusement, et on réussissait ainsi à les garder jusques au moment de les chasser." La cour impériale à Compiègne... 1884

 

La chasse faisait partie des attraits de ces résidences "situées dans un rayon de trente lieues autour de Paris" qui attiraient les riches Parisiens. En plus de ses fermes, Alexandre Tattet était propriétaire des étangs de Villefermoy, enclavés dans la forêt "de la Couronne", plus précisément, dépendant de l'Inspection de Paris "qui comprenait les forêts de Sénart, de Villefermoys, de Valence et d'Echou, formant un massif de bois touchant à Fontainebleau et s'étendant jusque à Montereau. L'inspecteur en était M. de la Rüe, qui avant était sous inspecteur à Compiègne."
La cour impériale à Compiègne, souvenirs contemporains par Sylvanecte 1884

Mais les étangs n'appartenaient pas au Prince, ils étaient la propriété d'Alexandre Tattet. Un heureux arrangement fut trouvé où il semble bien que tous y trouvèrent leur compte: les canards et les châlets semblent avoir été fournis par le Prince qui, en plus d'un opportun pavillon de bains, put profiter de cette nouvelle chasse. "M. Alex. Tattet habite !e château des Bouleaux, situé à un kilomètre de Villefermoy; ses terres, en partie, sont enclavées dans la forêt. Propriétaire des étangs, cet excellent voisin en avait offert gracieusement la chasse au prince Napoléon, qui, pour ne pas être en retard de bons procédés, lui avait donné la permission de chasser dans le domaine de la liste civile. M. Tattet était invité à presque toutes nos chasses, et j'en étais fort heureux pour ma part; excellent tireur, il lui est arrivé plus d'une fois, par le nombre des pièces qu'il avait tuées, de sauver le soir l'honneur du tableau des victimes de la journée. Pendant trente ans, j'ai été en rapport d'affaires avec beaucoup de nos grands propriétaires riverains des forêts de la couronne je n'en ai pas rencontré un seul avec lequel les relations étaient plus agréables et plus sûres qu'avec M. Tattet. Avec infiniment d'esprit, il avait cependant une manie c'était de changer de coiffure selon les vents, la température et les saisons. Je n'ai pas oublié un certain chapeau à triple ventilation qui faisait mon bonheur." De la Rüe p 319

Autres traces de la famille d'Alexandre Tattet, de son frère Alfred, Musset, Sand, Hugo etc...

L'inspecteur de la Rüe avait emmené avec lui le garde Dissous qui avait d'abord montré ses capacités à élever des canards sur les étangs de Rambouillet: "Il s'agissait de trouver un garde intelligent, capable et s'entendant bien surtout à l'élevage du nouveau gibier qu'on voulait propager... Mon coeur se serre en me rappelant les promesses que je crus devoir faire à Dissous, pour le décider à accepter l'emploi avantageux que je lui offrais. Ah que n'ai-je pressenti alors que ce bien être, que ce bonheur relatif que je faisais miroiter aux yeux de cette famille aboutiraient à un drame sanglant, à une mort cruelle qui ferait une veuve et trois orphelins! Je n'anticiperai pas sur ce triste évènement, le point le plus noir peut-être de ma vie de forestier je le raconterai plus tard." Dissous logeait à Grandvilliers, dans le poste de garde aujourd'hui détruit...

Alexandre Tattet a été mêlé, bien malgré lui à un fait divers tragique impliquant le garde Dissous et le fils d'un de ses fermiers. Le recensement de 1866 fait figurer, juste avant les Bouleaux, les cultivateurs de l'Heurtebise, ferme dépendant de Fontenailles, bien qu'ouverte sur la Chapelle Gauthier, qui faisait aussi partie du domaine Tattet.
Le fermier était Jules Remy, avec son épouse, deux filles et un fils aîné, Alphonse, alors âgé de 33 ans; est l'individu contre lequel s'élèvent de graves soupçons cité dans "Le Petit Journal" du 26 août 1868...

Il trouve injuste l'impôt indirect qui frappe exagérément les pauvres, mais défend aussi les propriétaires terriens, dont il fait partie: "L'impôt a toujours été fort mal réparti en France; il est loin d'être proportionnel ainsi que l'exigeraient l'équité et la justice. Autrefois il portait presque exclusivement sur le peuple; la noblesse et le clergé en étaient presque exempts; aujourd'hui il frappe sur les moins favorisés de la fortune, et ne prélève sur les plus riches qu'une légère contribution... Le propriétaire foncier, l'agriculteur obligés de porter dans la caisse du percepteur une part considérable de leur revenu, tandis que l'industriel, l'officier public, le banquier, le capitaliste ne paient que des droits insignifiants."
On ne peut pas le traiter de "socialiste", car il a, de cette doctrine, une définition assez particulière: "C'est le socialisme légalement organisé, car le socialisme, quels que soient sa forme et les noms particuliers qu'on lui donne, se réduit à cette formule : Faire profiter la société tout entière du travail et de la fortune de quelques-uns. En 1848, la France a repoussé énergiquement les hommes insensés ou criminels qui tentaient de lui imposer l'application générale de ces funestes doctrines ; comment donc en laisse-t-elle subsister l'application partielle dans sa législation?"
On connaît les opinions politiques du frère aîné d'Alexandre, Alfred: "Tous les habitués des réunions de Tattet étaient républicains, libéraux et adeptes fanatiques de l'idée romantique... Nous savons du reste que Tattet et Arvers firent le coup de feu sur les barricades de 1830. Mais les journées de juin 1848, et la peur du socialisme révolutionnaire les jetèrent comme tant d'autres dans la réaction, et, l'année d'après, ils ne juraient plus que par le prince Louis-Napoléon."
Léon Séché: La Jeunesse dorée au temps de Louis Phlippe

Alexandre Tattet s'intéressa à la politique locale. Deux documents en témoignent, d'autres seront certainement découverts. En 1872, il figure dans la liste des jurés d'expropriation de la Commission de la Voierie, canton de Mormant, désignés au cours de la séance du Conseil Général de Seine et Marne du 29 août 1872, présidée par son voisin à Fontenailles, le comte H. Greffulhe, châtelain de Bois Boudran.
En 1868, il fait paraître un fascicule de seize pages intitulé
"Des Prochaines élections au Corps législatif, par A Tattet. Dédié aux Electeurs du canton de Mormant (Seine-et-Marne)", sans pour autant sembler briguer un mandat. La dédicade de cet essai semble la destiner aux habitants de la région, son contenu révèle des considérations de politique bien plus générale que locale: quatre pages sur l'engagement de la France aux côtés du pape, pour la "défense des Etats romains"; trois autres pages sur les frais relatifs aux armées: "La loi du 1er février 1868 a augmenté dans une proportion considérable les forces militaires de la France, car elle a porté la durée du service de sept à neuf années, et créé une armée nouvelle qui, sous le nom de Garde nationale mobile, doit donner 550,000 combattants. Le Gouvernement pourra donc bientôt disposer de 1,300,000 soldats, nombre qui n'a jamais été atteint à aucune époque de notre histoire, même sous le règne de Napoléon 1er..." Il semble anticiper l'affrontement entre l'Allemagne et la France qui aura lieu deux années plus tard.
Quelques extraits du texte d'Alexandre Tattet pourraient être reproduits sans modification, pour s'appliquer aux discours électoraux du XXI° siècle: "Rien ne se distingue moins de la profession de foi d'un candidat du gouvernement que la profession de foi d'un candidat de l'opposition... Dans la confusion et les brigues qui vont se produire, les promesses de toutes sortes, les dons intéressés ne manqueront pas; nos murs vont se couvrir d'affiches de toutes couleurs, nous allons être inondés de circulaires; le candidat présenté ou appuyé par l'administration nous vantera son indépendance, les plus hostiles au gouvernement parleront de leur attachement à nos institutions, et chercheront à nous prouver que ce n'est qu'en les ébranlant qu'on arrivera à les consolider." Des Prochaines élections au Corps législatif, par A Tattet" Dédié aux Electeurs du canton de Mormant chez A. Hérisé, Melun
La famille Tattet

Ayant des ancêtres Suisses du canton de Neufchâtel, les Tattet de la Côte aux Fées, les Juillerat de Locle, la famille Tattet / Juillerat était protestante; tous les actes religieux que j'ai pu retrouver le montrent. Le mariage d'Henriette Lucie, en 1875, eut lieu à l'église protestante de l'oratoire du Louvre; celui d'Henriette Jeanne, 1881, se déroula à l'oratoire St Honoré, autre nom de ce même oratoire du Louvre; Hélène se maria en 1901 à l'église protestante du St Esprit, rue Roquépine, où eut lieu la cérémonie funèbre de Charles, en 1909.
Les pasteurs étaient nombreux dans la famille, d'un grade élevé, et souvent décorés de la Légion d'Honneur: l'oncle d'Alice, Henri François Juillerat Chasseur, fut président du consistoire de Paris; Emma épousa en 1872 Jean Casimir Edouard de Visme, fils de Casimir de Visme, président du consistoire de Lille, et la petite dernière, Hélène se maria en 1901 avec Gustave Camille Soulier, fils et frère de pasteur. Camille Soulier, le frère officiant de 1890 à 1910 à l'église protestante du St Esprit, maria peut être Gustave Camille avec ladite Hélène et enterra son beau frère par alliance, Charles Tattet.
"The only one who could ever reach me Was the son of a preacher man.. Yes he was, he was, ooh, yes he was..."

Références à la page: "Traces de la famille Tattet"

D'autres familles protestantes possédaient des résidences à proximité. A moins de quatre kilomètres à vol d'oiseau des Bouleaux, à Champ Brûlé, le baron Hottinguer était "l'héritier de la célèbre banque protestante". Le château de la Maison Rouge, s'il a existé, n'était qu'à sept cents mètres de celui du baron.
Plus près encore des Bouleaux, à Bois Boudran, la famille Greffulhe était aussi d'origine protestante, mais ne l'est pas resté.
"Les Greffulhe étaient protestants, en d'autres temps ceci eut été un obstacle presque insurmontable mais le duc de Doudeauville leva tous les scrupules de différence de religion et obtint les dispenses" pour le mariage de Jean Louis Greffulhe et Célestine de Vintimille en 1810. Un siècle plus tard, la fille de la comtesse Greffulhe se mariait en grande pompe à l'église catholique de la Madeleine. Citations: Eric Legay Le comte Greffulhe, un grand notable en Seine et Marne
Cependant, si la pratique de leur religion avait participé au choix de leur résidence briarde, les Tattet auraient plutôt choisi au nord de la Seine et Marne, la région de Meaux et Rebais où les temples protestants étaient plus nombreux.